Le narcissisme, une épidémie ?

Mona Lisa, Selfie duckface
Mona Lisa, Selfie duckface

Des célébrités présumées jusqu’au célèbre inconnu, tout le monde veut être le centre d’attention de tout le monde et avoir son petit quart d’heure de gloire auto-proclamée. A l’instar du personnage de la mythologie grecque, monsieur-tout-le-monde est fasciné par son image, son reflet et les prolonge avec délectation. Et le narcissisme nous entoure, nous traque et nous consterne souvent aussi. Par Jean-Louis Legalery.

416K8h275iL._SX310_BO1,204,203,200_Pour Elan Golomb qui a publié Trapped in the Mirror, en mars 1995, aux éditions William Morrow Paperbacks, le narcissisme est une faille et le syndrome central de cette faille est l’incapacité à nouer des relations d’intimité avec qui que ce soit. Les exemples fourmillent dans la vie sociale quotidienne désormais, du selfie frénétique jusqu’à l’absence d’empathie et la surestimation de ses propres qualités. C’est aussi le postulat d’un ouvrage plus récent (2009) The Narcissism Epidemic: Living in the Age of Entitlement, co-écrit par Jean M. Twenge et W. Keith Campell, qui avaient déjà publié Generation Me.

Narcissism_Epidemic_bookLes deux auteurs ont accumulé les exemples pour tenter d’en tirer des conclusions, depuis les émissions dites de télé-réalité à l’adolescente anonyme mais riche qui, pour son seizième anniversaire, fait bloquer une rue entière pour qu’un orchestre puisse jouer et y avancer à sa gloire, sur un tapis rouge. De la dramatique explosion du nombre d’individus qui ont recours à la chirurgie présumée esthétique (puisque le résultat produit engendre une recrudescence de faces de canidés pékinois) jusqu’aux anonymes qui paient de faux paparazzi pour donner l’illusion éphémère qu’ils sont célèbres, sans oublier tout ce qui se poste sur YouTube en matière d’auto-célébration, Twenge et Campbell ont tout scruté et tout passé en revue dans le domaine de l’hypertrophie spectaculaire et inquiétante de l’ego, et leur ouvrage, sept ans plus tard, semble tellement d’actualité.

41uBZlrygcL._SX313_BO1,204,203,200_Pierre Bourdieu constatait dans Ce que parler veut dire (1982, Fayard) que « le monde est ma représentation » pour évoquer le langage et le pouvoir symbolique. Avec le narcissisme on glisse vers le langage comportemental et une sorte d’affirmation péremptoirement mimée « je suis le monde et le reste ne m’intéresse absolument pas». Les deux chercheurs ont été très clairs dans le titre de leur ouvrage, entitlement, en d’autres termes c’est l’avènement de l’auto-habilitation. Le lien par le langage est délaissé et le choix de l’auto-célébration se fait par l’image.

41PZfJ-9rRL._SY344_BO1,204,203,200_Un des »pères » de la pragmatique, J.L. Austin, dans son ouvrage fondateur de 1957, How To Do Things With Words, analysait la légitimité de la représentation par cet exemple, désormais fort connu, de la mise en service officielle d’un vaisseau par la reine d’Angleterre, I name this ship the Queen Elizabeth, en lançant la bouteille contre la coque. Mais si un inconnu prend la même initiative, l’acte performatif n’a plus aucun sens ni aucune valeur et devient même complètement ridicule. Or la prolifération narcissique conduit à une substitution du langage par l’acte de l’image et à une multiplication d’illustres inconnus s’autorisant à s’installer brièvement ou non dans le faux miroir de la célébrité.

Chacun aura, sans doute, en mémoire, la phrase hautement révélatrice que lançait chaque soir à 18h, en introduction de son journal coast-to-coast de CBS, le journaliste, viré depuis 2005, Good evening Dan Rather reporting. En d’autres termes la première information de taille c’était moi, Dan Rather. Le reste — coups d’état, tremblements de terre ou autres catastrophes naturelles, attentats, guerres — avait, certes, de l’importance mais venait en deuxième ou troisième position. C’est très exactement sur ce thème que les Beatles avaient ironisé dans leur album de 1970, Let It Be, avec la chanson I, Me, Mine.

Peut-être vaut-il mieux se ranger à l’interprétation qu’en donnait le très regretté dessinateur Bosc, disparu en 1969 :

Sans titre