Ces 50 vies qui ont incarné l’Inde

Gandhi à Londres en 1931
Gandhi à Londres en 1931

LInde est à la fois un pays millénaire et une très jeune démocratie, débarrassée du joug du colonialisme depuis peu. La célébrissime et excellente BBC Radio 4 a consacré à l’histoire de l’Inde deux séries d’émissions intitulées Incarnations: India in 50 lives, par le biais de la vie de cinquante personnalités marquantes, depuis Bouddha jusqu’aux milliardaires contemporains, qui ont façonné ce pays depuis l’indépendance, le 15 août 1947, et au cours des 2.500 ans qui ont précédé. Par Jean-Louis Legalery.

L’auteur est un universitaire d’origine indienne, Sunil Khilnani, professeur de sciences politiques au King’s College de l’université de Londres, qui a eu la très bonne idée de publier ce travail aux éditions Penguin. Le programme a été diffusé en deux parties, les vingt-cinq premiers ont fait l’objet d’une série d’émissions de quinze minutes à l’été 2015 et les vingt-cinq biographies restantes ont été évoquées à partir du 26 février 2016, sur le même modèle.

Le Jain Bird Hospital érigé en mémoire de Mahivara, photo Alamy
Le Jain Bird Hospital érigé en mémoire de Mahivara, photo Alamy

Depuis la colonisation des Mongols jusqu’à celle des Britanniques, Khilnani a dessiné l’histoire de son pays à travers ceux qui ont incarné puis ré-incarné l’Inde. Ré-incarné car ce gigantesque pays est né une deuxième fois à partir de 1947. De prime abord il aurait semblé évident, d’un strict point de vue occidental, de commencer par celui qui symbolise et incarne l’indépendance acquise par la résistance fondée sur le refus de la violence, Mohandas Gandhi, surnommé Mahatma (grande âme), mais il n’occupe néanmoins que la 38ème position sur la liste. L’avocat gujarati a d’abord mené l’existence classique, dans des vêtements qui ne l’étaient pas moins, d’un avocat à Londres puis à Johannesburg, où, incidemment, le sort des noirs sud-africains ne l’a pas vraiment intéressé.

C’est en 1915, lors de son retour au pays, qu’il a abandonné les costumes trois-pièces pour les tenues traditionnelles que l’on connaît et opté pour la non-violence, inspirée directement d’une autre figure de l’histoire indienne, le moine Mahavira, deuxième de la liste après Bouddha, qui a vécu au Vè siècle avant JC et a consacré sa vie au dénuement et à la dureté physique, sources d’immense inspiration pour Gandhi, sans oublier le choix de l’alimentation végétarienne.

Ce sont ces penseurs, artistes et hommes ou femmes politiques qui ont fabriqué littéralement l’Inde, ces founding fathers, ces pères-fondateurs, comme les appelle Sunil Khilnani, en référence à l’expression utilisée pour parler de ceux qui ont créé le Nouveau Monde puis les États-Unis d’Amérique. A Bouddha et Mahavira s’ajoutent respectivement et chronologiquement Panini, Kautilya, Ashoka, Charaka, Aryabhata, Adi Shankara, Rajaraja Chola, Basava, Amir Khusrau, Kabir, Guru Nanak, Krishnadevaraya, Mirabai, Akbar, Malik Ambar, Dara Shikoh, Shivaji, Nainsukh, William Jones (la première intrusion masculine occidentale), Rammohun Roy, Lakshmi Bai, Jyotirao Phule, Deen Dayal, Birsa Munda, Jamsetji Tata, Vivekananda, Annie Besant, Chimdabaram Pilai, Srinivasa Ramanujan, Tagore, Visvesravaya, Periyar, Iqbal, Amrita Sher, Subhas Chandra Bose, Gandhi, Jhinna, Manto, Ambedkar, Raj Kapoor, Sheikh Abdullah, V.K. Krishna Menon, Subbulakshmi, Indira Gandhi, Satyajit Ray, Charan Singh, M.F. Husain et finalement Dhirubbai Ambani. Il faut bien admettre que cette liste, à l’exception de quelques patronymes, ne parle qu’aux historiens et aux spécialistes de l’Inde. Pour tous les autres elle résonne avec autant de poésie et de mystère que le bulletin de la météo marine de France Inter.

41PCoGaQ0OL._SX326_BO1,204,203,200_Sunil Khilnani instruit justement l’auditeur et le lecteur avec quelques précisions historiques pour tirer le béotien occidental des ténèbres. Par exemple, Ambedkar, le 41ème, a été le principal rédacteur de la constitution indienne. Jamsetji Tata (27ème) a été le précurseur de l’Inde industrielle en ouvrant sa première usine, à Nagpur en 1877, appelée Empress Mills en hommage à la reine Victoria, qui, faut-il le rappeler se réjouissait que sur son empire jamais le soleil ne se couchait, puisque les colons britanniques avaient fait le tour de la planète. On peut rappeler, incidemment, que les descendants du dit Tata possèdent aujourd’hui des participations de blocage dans de grosses entreprises du Royaume-Uni telles que Jaguar, Land Rover, Tetley et ce qui reste des aciéries. William Jones (dossard n°21) fut un précurseur en tant que premier grand traducteur des textes en sanskrit. Sunil Khilnani fait remarquer au passage, non sans une certaine délectation mais sans explication cohérente, que l’on ne trouvera point, dans sa liste, feu le premier ministre Jawarhalal Nehru, ni celui qui fut le dernier vice-roi de l’Inde britannique et le premier gouverneur général de l’Inde indépendante, Lord Mountbatten, oncle maternel de l’époux de la reine actuelle, prince consort quand il fait beau, et mort dans un attentat perpétré par l’IRA le 27 août 1979. Deux personnages considérés comme étrangement secondaires et éliminés de la long list.

Khilnani se justifie en affirmant qu’il a préféré faire un peu de place aux oubliés de l’histoire officielle, comme Chidambaram Pillai (30ème) magnat de la construction navale, qui, avant le retour de Gandhi, a lancé le mouvement Swadeshi, une sorte de forme de nationalisme économique dont le but était d’être autonome et, surtout, de saper les chantiers de construction navale britannique, ce qui fut fait. On notera qu’au milieu des années 1970, le gouvernement travailliste tentera de reprendre cette idée en lançant le slogan buy British it’ll feed us all, achetez britannique ça nous fera tous vivre, mais ce fut un flop retentissant. En universitaire et auteur politiquement correct Khilnani n’a pas oublié de rendre un hommage appuyé à l’apport de l’héritage musulman dans le déroulé historique, en chantant les louanges du prince Dara Shikoh (18ème sur 50) qui, au dix-septième siècle, a insufflé un message de tolérance et de paix entre les différentes religions. Autre figure musulmane de cette histoire, Amir Kushrau (11ème), surnommé the Parrot of India et considéré comme « le Mozart médiéval de la musique indienne ». Cependant, M.F. Husain (49ème) peintre du vingtième siècle, musulman lui aussi, n’a pas joui de la même aura, puisqu’il lui a été reproché d’avoir peint des déesses indiennes nues. Amrita Sher-Gil, une des rares artistes citées par Khilnani, avait, quant à elle, été condamnée par la justice pour ses autoportraits nus.

51+-BXatRkL._SX305_BO1,204,203,200_L’auteur n’est pas très critique sur le passage pourtant controversé d’Indira Gandhi au pouvoir. D’autre part, on ne peut qu’être très étonné de constater que dans cette liste ne figurent ni V.S Naipaul, certes né à Trinidad mais d’origine indienne, prix Nobel de littérature en 2001 et, surtout, la magnifique, dans tous les sens du terme, Arundhati Roy, lauréate du Booker Prize, équivalent du Goncourt au Royaume Uni, en 1997 pour son superbe ouvrage The God of Small Things, Le dieu des petits riens, militante engagée pour le droit des femmes, l’écologie et l’altermondialisme. There is properly no history, only biography, écrivait le poète et romancier américain Ralph Waldo Emerson en 1841, il n’y a pas d’histoire à proprement parler, seulement la biographie…

Incarnations: India in 50 lives by Sunil Khilnani, Penguin, £ 24.

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