L’art et la beauté de la solitude urbaine

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La solitude étant indissociable de la vie d’un être humain, il n’y a pas lieu d’en avoir honte, c’est là le postulat d’Olivia Laing, jeune romancière britannique, à travers son nouvel ouvrage, The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, publié aux éditions Picador, le 18 mars 2016. Par Jean-Louis Legalery.

La solitude, Olivia Laing a voulu en faire l’expérience, en allant vivre à New York, Lower East Side plus précisément, dont elle considère les grands immeubles comme des ensembles de cellules, au sens carcéral du terme bien évidemment. Elle a même déclaré au New York Times : You can be lonely anywhere, but there is a particular flavour to the loneliness that comes from living in a city, surrounded by millions of people. Cities can be lonely places, and in admitting this we see that loneliness doesn’t necessarily require physical solitude, but rather an absence or paucity of connection, closeness, kinship: an inability to find as much intimacy as is desired. (« On peut être seul n’importe où, mais la solitude qui émerge de la vie urbaine, alors que l’on est entouré par des millions de gens, a un parfum particulier. Les grandes villes peuvent être des lieux de solitude, et en admettant cela on voit que la solitude n’implique pas nécessairement l’isolement, mais plutôt une absence ou une pauvreté de liens, de complicités, d’affinités : c’est une incapacité à trouver autant d’intimité qu’on le souhaite »).

Olivia Laing, photo : Jonathan Ring
Olivia Laing, photo : Jonathan Ring

Néanmoins, à la lueur de cette déclaration, ce serait une erreur de croire qu’il s’agit simplement de la publication d’une trentenaire britannique qui a voulu relater sa petite expérience américaine nombriliste. Olivia Laing a étayé son analyse de la solitude en allant à la rencontre de quatre grands solitaires disparus, Edward Hopper, Andy Warhol, David Wojnarowicz et Henry Darger. Dans le domaine de la solitude urbaine les somptueux tableaux du peintre Edward Hopper (1882-1967) sont des références incontestables et d’une beauté déroutante et singulière. Nighthawks (Les noctambules) de 1942, a inspiré ce commentaire de la romancière Joyce Carol Oates : our most poignant, ceaselessly replicated romantic image of American loneliness, littéralement notre image romantique de la solitude américaine la plus intense et perpétuée inlassablement.

Edward Hopper, Nighthawks, 1942
Edward Hopper, Nighthawks, 1942

Ce café-restaurant, que l’on appellerait aisément un snack-bar en français courant, est un faux aquarium urbain où la transparence est trompeuse. Les grandes parois de verre laissent surtout deviner l’immense solitude, l’incommensurable tristesse, quatre personnages mais on ne se regarde pas et on ne se parle pas, la pénombre de la ville en opposition avec la lumière artificielle de ce diner. Olivia Laing insiste sur le fait que ces citadins anonymes ne semblent pas malheureux, ils sont presque indifférents mais surtout totalement incapables de communiquer. Nighthawks est un refuge où l’isolement extérieur de l’environnement urbain est à l’image de l’isolement intérieur, mais rien qui pourrait justifier la peur d’être seul, aux yeux de la romancière britannique, qui scrute, relate, décrit, cherche et pose un regard distancié, qui réfute toute pessimisme. Comme elle l’a fait dans ses deux précédents ouvrages, que l’on ne qualifiera pas précisément de désopilants, puisque The Trip to Echo Spring était consacré aux écrivains alcooliques et To the River à la rivière, the Ouse, dans laquelle Virginia Woolf alla se suicider en se noyant, en 1941, à l’âge de cinquante-neuf ans…

Avec Andy Warhol (1928-1987) c’est une autre forme de solitude à laquelle Olivia Laing s’est attachée. Celle de Warhol est paradoxale, il a vécu dramatiquement seul mais au centre d’un entourage étincelant et virevoltant. La timidité légendaire de Warhol est connue et l’a isolé depuis sa plus tendre enfance, en raison d’une sévère maladie qui l’a coupé de la société lorsqu’il avait sept ans. Son refuge, véritable interface avec ses contemporains, était la multitude d’objets et d’appareils sur lesquels il fondait sa fascination. Pour Olivia Laing l’œuvre de Warhol est éloquente quant à l’isolement de l’artiste et son attachement aux divers objets de son univers, objets qui constituaient autant de barrières contre celles et ceux qui auraient voulu être plus proches encore. Les biographes de Warhol, et Olivia Laing le confirme, disent qu’il ne quittait jamais son domicile sans s’entourer d’une armure d’appareils photo, de caméras ou de magnétophones, qui lui permettaient de s’approprier les gens qui l’entouraient sans courir lui-même le risque d’être à la merci de quelqu’un.

Andy Warhol (1971)
Andy Warhol (1971)

David Wojnarowicz (1955-1992) est le troisième solitaire sur lequel s’est penchée Olivia Laing pour comprendre son rapport ou son absence de rapport à la société, ce qui le situe dans une catégorie différente de Hopper et Warhol. Artiste singulier, individualiste, mort du sida, Wojnarowicz peignait et photographiait. Son travail et ses œuvres suscitaient des réactions contrastées pour le moins, aussi bien parmi les critiques que dans la société. L’enfance et l’adolescence délinquante de Wojnarowicz n’ont eu qu’un seul cadre, la violence, physique ou sociale, à laquelle il a été soumis. C’est la raison pour laquelle il craignait la société et tentait de s’en mettre à l’écart. C’est le reflet que donne la photo de Wojnarowicz prise à Time Square, celle d’un solitaire qui se protège d’une société qu’il juge hostile.

David Wojnarowicz avec le masque de Rimbaud, Time Square, photo Estate/Ppow Gallery NYC
David Wojnarowicz avec le masque de Rimbaud, Time Square, photo Estate/Ppow Gallery NYC

Le quatrième artiste isolé est un autre cas à part entière, Henry Darger (1892-1973). Portier d’hôpital à Chicago, marginal souffrant d’autisme et atteint de schizophrénie, longtemps soupçonné, sans qu’aucune preuve concrète n’ait été apportée (exceptions faites de certaines de ses œuvres découvertes après sa mort) d’être un pédophile et un tueur en série, Darger est un solitaire qui a subi une enfance brutale et violente comme Wojnarowicz. La majeure partie des collages et tableaux de Darger ont été découverts, à sa mort, dans le capharnaüm de son petit appartement et sa gloire est essentiellement posthume. Son œuvre est à la fois étrange, dérangeante et vraisemblablement nostalgique d’une enfance qui lui a été volée. Bien qu’elle trouve son cheminement similaire de celui de Wojnarowicz, Olivia Laing le considère comme une victime pathologique de la vie et d’un isolement imposé par les évènements. C’est un solitaire d’une autre nature. Edward Hopper se protégeait de la société par choix philosophique et par conviction, Andy Warhol par méfiance et précaution, David Wojnarowicz par provocation, Henry Darger par réaction instinctive et animale.

Henry Darger, The Realm of the Unreal
Henry Darger, The Realm of the Unreal

Il semble évident que la solitude éprouvée par Olivia Laing, lors de son séjour à New York, n’est pas de la même essence que celle des quatre solitaires historiques dont elle a revisité le parcours.
D’ailleurs, elle s’interroge à voix haute : What does it feel like to be lonely? Qu’est-ce que ça fait d’être solitaire ? Et de se répondre aussitôt : It feels like being hungry, c’est comme d’avoir faim.

 

Olivia Laing, The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Picador, 16 £ 99

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