Dear Sir… Really ?

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Sexisme et machisme font toujours bon ménage et s’illustrent dans de ce que l’on appelait autrefois le « courrier des lecteurs », devenu courriel, comme le montre un essai récent. Vagenda, signé Rhiannon Lucy Cosslett et Holly Baxter, éclaire machisme et sexisme au long cours. Par Jean-Louis Legalery.

Dans l’antique presse écrite industrielle, le courrier des lecteurs et feu le feuilleton d’un autre âge constituaient des bastions immuables. Si le deuxième est passé depuis fort longtemps à la trappe, le premier renaît de ses cendres grâce à l’internet, et, plus particulièrement, aux courriels, comme disent fort judicieusement nos cousins québécois. Donc un peu partout dans le monde on écrit encore et toujours aux journalistes et au directeur de la publication d’un quotidien, pour les complimenter ou les enguirlander. Et les habitudes épistolaires ayant la vie dure, si les lecteurs utilisent plus volontiers la messagerie électronique de leur ordinateur personnel qu’une enveloppe, un timbre et les services de la poste, les courriels tout comme les lettres commencent invariablement de la même manière. Ainsi, chez nos amis et voisins les grands-bretons, ce sera Dear Sir, Dear Sirs, rapidement abrégé en Sir ou Sirs.

Une journaliste britannique freelance, Rhiannon Lucy Cosslett, s’est très sérieusement penchée sur la question par le biais d’un ouvrage, The Vagenda : A Zero Tolerance Guide to the Media, publié en mai 2014 par Vintage Digital, qu’elle a co-écrit avec Holly Baxter pour dénoncer la domination masculine à travers le langage, et notamment le langage journalistique. Les deux auteurs ont relevé, traqué, dénoncé tout ce qui, dans les habitudes linguistiques et langagières des media, perpétue le machisme et le sexisme de la société, britannique en l’occurrence, ce qui n’est ni une limite ni un apanage.

Or en analysant les courriels des lecteurs envoyés au Times, Telegraph et Guardian notamment, Rhiannon Lucy Cosslett a constaté que, si certaines ou certains d’entre eux, rares, ont recours à Dear Madam ou Madam, et que quelques prudents entament leurs protestations ou leurs soutiens par to the editor, néanmoins une écrasante majorité commence invariablement et imperturbablement par Dear Sir.

Cette survivance presque victorienne prouve, s’il en était besoin, que le langage reflète bien le fonctionnement d’une société et les habitudes montrent que, dans l’esprit de bon nombre de lecteurs et lectrices, un poste de responsabilité, dans quelque entreprise que ce soit et à plus forte raison dans un quotidien de presse écrite, ne saurait être occupé que par un homme. Or l’aberration atteint justement son point culminant avec le Guardian.

Katharine Viner, directrice du Guardian
Katharine Viner, directrice du Guardian

En effet, depuis juin 2015, le célèbre quotidien est dirigé, pour la première fois depuis deux cents ans, par une femme, Katharine Viner, brillante journaliste qui a succédé à Alan Rusbridger en étant élue par ses pairs à une très confortable majorité. Donc les lecteurs et lectrices, même les plus récalcitrants, ont eu presque un an bientôt, pour changer l’introduction de leurs courriels et donner la preuve qu’ils n’ont pas de problème avec le genre, question devenue d’actualité un peu partout en Europe occidentale. Mais rien n’y fait et le lecteur moyen, dans tous les sens du terme, s’accroche désespérément au dominateur Dear Sir. Il faut dire, circonstance aggravante, que Rhiannon Lucy Cosslett a constatée, que les auteurs de courriels à la rédaction sont très majoritairement des hommes, qui, soit ne suivent pas l’actualité de la vie d’un journal, ce qui serait hautement surprenant, soit ne veulent pas en entendre parler…

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