Vie et mort d’un quotidien britannique (The Independent)

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La première « une » du 7 octobre 1986

Trente ans c’est très jeune pour mourir. C’est pourtant ce qui vient de se produire le 26 mars 2016. Il ne s’agit pas d’un humain mais de la version imprimée d’un journal, The Independent, et la majorité des salariés, journalistes, graphistes, techniciens et gestionnaires, doit ressentir une vive amertume et une profonde tristesse. Par Jean-Louis Legalery.

The Independent avait un peu surgi de nulle part, en ce 7 octobre 1986, dans le paysage de la presse écrite du royaume de sa toujours gracieuse majesté. De nulle part, certes mais à cause de l’arrivée tapageuse du tristement célèbre Rupert Murdoch (déjà lui !), bulldozer médiatique prémonitoire de l’émergence d’un Donald Trump en politique de l’autre côté de l’Atlantique, tant les méthodes semblent similaires. 1986 donc, année de tous les dangers pour l’indépendance légendaire de la presse britannique.

La « une » de solidarité au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo
La « une » de solidarité au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo

Le papivore (surnom donné par Le Canard Enchaîné à Robert Hersant, patron de presse écrite omniprésent en France dans les années 1970) australien pose ses bagages au Royaume-Uni pour racheter The Sun, puis (ô suprême paradoxe !) le vénérable et conservateur The Times et, par un coup de force d’une rare violence, installe, en une nuit, imprimeries et bureaux de son nouveau groupe (News International Corporation) à Wapping (l’expression The 51IT2XWGFYL._SY344_BO1,204,203,200_Wapping Revolution a été lancée par Bryan McNair dans son ouvrage News and Journalism in the UK, 1994, Routledge), sur les bords de la Tamise, au nez et à la barbe des syndicats qui bloquaient les antiques locaux du temple de la presse dans Fleet Street, au cœur de la City.

C’est alors qu’un mélange assez hétéroclite de journalistes, qui refusaient le diktat murdochien (que l’on peut résumer à « ceux qui m’aiment me suivent »), d’abord issus du Times, puis rejoints par des dissidents du Daily Telegraph et du Daily Mail, créèrent l’entreprise Newspaper Publishing qui allait bientôt éditer le nouveau quotidien The Independent. Ce qui fut fait à l’aide de capitaux apportés par deux figures conservatrices, Marcus Sieff, pdg de Marks & Spencer, et Andreas Whittam Smith, journaliste spécialisé en économie du Guardian puis du Telegraph.

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L’engouement ainsi suscité engendra une embellie inattendue qui permit au titre d’atteindre un tirage de plus de 450.000 exemplaires quotidiens, en 1989, trois ans après sa création. Mais le succès se teinta très rapidement d’un profond malentendu. D’une part parce que l’émergence de l’Independent porta atteinte au très respectable Guardian, dans un premier temps, en mordant sur son lectorat plutôt que sur celui du Times, dont le propriétaire sans morale et sans scrupules ne tarda pas à baisser sensiblement le prix de vente du journal pour couler ce nouveau concurrent. D’autre part parce que la ligne politique et éditoriale de l’Independent demeurait plutôt floue et indescriptible — l’hebdomadaire satirique Private Eye le qualifia de Indescribablyboring (rasoir d’une manière indescriptible) et l’étiquette de journal sans attache politique, que le Guardian revendique, légitimement, depuis 1924, s’envola au gré des changements fréquents à la tête de la direction et de la rédaction.

Ainsi, en 1990, les fondateurs cédèrent leurs parts à un milliardaire irlandais à la réputation sulfureuse, Tony O’Reilly, ex-propriétaire de l’entreprise Heinz, spécialisée dans la fabrication de la sauce tomate et des beans, un lien pas vraiment avéré avec la presse. Ce nouveau patron eut l’idée plus que saugrenue, alors que les ventes étaient en chute libre (moins de 200.000), de nommer une nouvelle rédactrice-en-chef au patronyme prémonitoire, Rosie Boycott, et de lancer une édition dominicale, The Independent on Sunday en 1996. Deux ans plus tard, une fois les beans digérés et la sauce tomate nettoyée le journal passa aux mains du Mirror Group Newspapers, qui faisait déjà partie du capital, et le journaliste du Telegraph Simon Kelner vint stabiliser la rédaction et la chute des ventes.

Malgré des subterfuges éphémères tels que le passage du format broadsheet au tabloïd en 2003, le déclin désormais inexorable continua de plus belle. En 2008 The Independent fut déclaré en cessation de paiement, puis après quelques soubresauts et quelques tentatives d’éponger les dettes colossales, le quotidien fut vendu le 25 mars 2010, pour une livre sterling symbolique, à l’oligarque russe Alexander Lebedev, qui fait partie de cette génération, de prime abord très proche de Poutine, dont les parents ont été de solides apparatchiks staliniens et dont les enfants ses sont emparé sans vergogne des outils de production à des fins d’enrichissement personnel, lors du démantèlement de l’ex-URSS organisé par Boris Eltsine. Lebedev épongea les 9 millions de livres sterling de l’ardoise laissée par l’ancienne direction de l’Independent, puis envoya des messages contradictoires. Finalement Lebedev décida, en début d’année, de mettre un terme à une plaisanterie qui ne l’a jamais vraiment déridé, puisque les ventes cumulées étaient tombées à 50.000 exemplaires.

Le dimanche 20 mars, The Independent on Sunday a été imprimé pour la dernière fois, et le samedi 26 mars The Independent a disparu définitivement du paysage de la presse écrite britannique. Le site independent.co.uk continue mais à quel horizon et avec quelles perspectives ? La version électronique souffre des mêmes défauts reprochés à l’édition papier, c’est-à-dire manque d’originalité et d’accroche, et ne risque pas de faire de l’ombre à celui du Guardian, un des tous meilleurs mondiaux avec le New York Times.

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