Passer du monde déjà dit à autre chose, par Elisabeth Jacquet (Ecrire aujourd’hui)

Elisabeth Jacquet
Elisabeth Jacquet

D’abord : pourquoi écrire aujourd’hui ?

Pourquoi encore écrire quand tout s’écrit déjà, via sms tweets blogs et réseaux sociaux, quand chacun donc tout le monde écrit et écrivant tout le temps ne trouve plus le temps de lire autre chose que tout ce qui s’écrit dans les écrans, ne trouve plus le temps de faiblir, se laisser porter hors de l’immédiat de notre temps ?

En quoi aujourd’hui et dans ce temps, notre activité d’écriture reste-t-elle spécifique ?

Écrivaines/vains, nous sommes bien obligés de nous poser la question.

La civilisation des médias se définit par le rejet (agressif) de la nuance.

À l’époque où Barthes tient son séminaire enchanteur, les médias autres que la presse ne sont encore que la télévision et la radio. Ces médias sont seulement de l’image et du flux oral.

À cette époque pas si lointaine (1979), on peut encore se consoler en opposant la nuance du texte au flux des images et des paroles.

Le texte écrit a un statut. Il est le lieu de la nuance. On peut s’y fier, s’y reposer.

Le papier dont le livre est l’emblème est l’unique abri du texte. C’est dans ses pages qu’il se déploie — lentement, patiemment —  règne.

Tout a changé.

Aujourd’hui le texte est partout : oral et digital, triomphant sur nos écrans.

Sa demeure a muté, modifiant le mouvement et les vitesses qui lui étaient liés.

Si les pages se tournent encore, elles se cliquent bien plus souvent et nous passons d’un texte à l’autre, de l’hyper lien à l’hyper texte. Dans le cyberespace où nous vivons chaque jour davantage, l’écrit et l’écran se confondent – chacun a même Sa Page : le texte a valeur d’image.

À peine le lit-on, désormais on le scanne. On n’y cherche plus la nuance mais le savoir, l’information, l’opinion, le ragot, la rumeur, le scandale, la reconnaissance, le divertissement, l’autopromotion.

Nous avions appris à lire, à déchiffrer le message d’un texte, nous croulons maintenant sous le message sans texte, sans travail du texte, le message pré-texte ­– sans la grâce, twitter, du pépiement d’oiseau.

Jamais, par leurs mots écrits, les êtres n’ont autant pris part à leur histoire – au développement d’une fiction qui atteint son apogée dans la mise en scène perpétuelle de cette vie dont chacun est le héros.

Et cette participation massive à tout ce qui s’écrit/se poste/s’affiche semble étancher notre soif d’existence, combler notre désir de nous sentir appartenir au monde.

Le texte/pré-texte est partout et le livre nulle part.

Les vagues désespérées qui le voient déferler en masse sur les linéaires pour refluer presque aussitôt dans le mouvement systémique des trésoreries éditoriales – on ne s’insurgera jamais assez à propos des effets désastreux de la bulle éditoriale, semblable à toutes les autres, sur la qualité de vie des personnes – ne restaurent pas son statut.

Parmi ces milliers de volumes, victimes d’une politique à court terme mais dont la courte vue n’égalera jamais en rétrécissement le temps compacté du réseau, le livre égaré ne sait plus où il habite.

Le livre prend la poussière, pas l’écran translucide à travers lequel le monde s’emballe.

Alors pourquoi, en dehors de tout ce qui s’écrit déjà partout, et tandis que diminue le nombre de grands lecteurs, pourquoi nous, qui faisons métier d’écrire, c’est-à-dire : qui travaillons nos textes et souvent de manière anachronique : longtemps ! à l’égal des peintres ou des musiciens – qui, n’ayant par exemple jamais touché un violoncelle, oserait subitement s’emparer de l’instrument pour en jouer devant tout le monde ? – écrivons-nous encore ?

Pourquoi ajouter encore de l’écrit à l’écrit, de l’écrit à l’écran déjà plein d’écrits ?

Une encore éventuelle fiction à la fiction générale ?

Quelques lignes plus loin, Barthes ajoute : Or on pourrait définir le style comme la pratique écrite de la nuance.

Il ne dit pas que la nuance se trouve dans l’écrit. Il précise qu’elle se trouve dans le style qui est la pratique écrite de la nuance. Et écrivant cela, il témoigne bien entendu de cette pratique.

Au flux au flot du texte au sein duquel la littérature se perd, au sein duquel la société la perd de vue, l’essentiel devenant de produire du contenu sans quoi les tuyaux/réseaux/offices de librairies seraient vides, nous désirons non pas ajouter mais opposer non pas encore de l’écrit mais cette pratique écrite qui est le style qui seul définit la littérature qui seule se différencie de toute autre production écrite par l’affirmation de sa subtilité.

Mais au fait ce nous qui me protège, me renforce, m’aide à me manifester, à construire ma résistance, qui est-il ?

C’est un nous nécessaire et abstrait, un nous d’écrivaines/vains mais aussi de bien d’autres, un nous de personnes sensibles et légèrement égarées.

C’est un nous plus complexe et secret que les habitants du GAFA, un nous des profondeurs, le nous dubitatif d’une conscience collective au sein duquel chacun œuvre avec ses questions essentielles, un nous idéal d’après lequel et pour lequel, respectueusement, j’écris encore aujourd’hui.

Ainsi quand j’écris, je travaille. Je persévère dans une activité qui tend à disparaître de l’écrit sous la pression de l’immédiat tous azimuts : je réfléchis.

Réfléchir prend du temps, c’est un processus sans résultat apparent, ce n’est pas spectaculaire ni même toujours efficace.

Réfléchir : penser, chercher, concevoir, composer, lire, laisser reposer, flâner, ne rien faire, revenir, relire, couper, renoncer, reprendre, écrire, réécrire, éprouver ; trouver sa meilleure façon de passer du monde déjà-dit à autre chose (Merleau-Ponty), de fuir le flux pour travailler le sens, la visibilité pour restituer le sensible, redonner forme à la narration.

J’écris comme je lis, pour retrouver un rythme qui m’est propre et la fraîcheur des perceptions.

Chacun de mes livres est un espace et une nouvelle proposition.

Elisabeth Jacquet

41+33IM1O1L._SX195_Elisabeth Jacquet travaille différentes formes de narrations : autour de la lecture (Les grands parcs blancs, Flammarion, 2001), du catalogue de meubles décliné de manière affective et sentimentale (Dans ma maison, notre catalogue, Melville/Léo Scheer, 2003), de la modernité d’une héroïne d’un grand roman du XIXè siècle (Anna Karénine, c’est moi, Philippe Rey , 2010) ou du souvenir d’enfance (Quand j’étais petite, éditions de l’Attente, 2012), entre autres. Certains de ses textes ont été adaptés en fictions radiophoniques : « Quand j’étais petite » Atelier Fiction, France-Culture / réalisation Etienne Vallès, 2013; « Mon mari et moi » Atelier Fiction, France-Culture/ réalisation Etienne Vallès, 2015.

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