Tempête dans une tasse de thé

Emma Thompson at the end of The People’s Climate March, central London, Photograph: Laura Lean/PA
Emma Thompson at the end of The People’s Climate March, central London, Photograph: Laura Lean/PA3

Emma Thompson et Benedict Cumberbatch sont des acteurs britanniques de très grand talent, connus et reconnus, non seulement au Royaume-Uni mais également désormais dans le monde entier. Ils sont l’un et l’autre, bien malgré eux, au cœur d’une polémique étrange et singulière. Par Jean-Louis Legalery.

Emma Thompson est une authentique londonienne, née dans le quartier de Paddington, dans le milieu du théâtre, mère comédienne, père dramaturge, elle s’est orientée tout naturellement, après ses études supérieures en littérature à Cambridge, vers le théâtre, où ses premiers partenaires furent Hugh Laurie et Stephen Fry. Elle a enchaîné les succès sur les planches et à la télévision, avec son compagnon de l’époque, Kenneth Branagh, premiers pas vers la notoriété, de Londres à New York. Puis sans s’éloigner de la veine classique qui a bâti son image, elle est devenue une actrice britannique majeure dans de nombreuses adaptations cinématographiques d’œuvres clés la littérature britannique, parmi lesquelles Howards End (1992) d’après le roman d’E.M. Forster, Much Ado About Nothing (1993) de William Shakespeare, The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro, la même année, Sense and Sensibility de Jane Austen (1995). Sa carrière a suivi ensuite le chemin lucratif de quelques aimables bluettes et comédies (que son public lui pardonnera volontiers), qui, mis à part Nanny McPhee, plutôt destiné aux enfants (2005), ne passeront sans doute pas à la postérité, mais ne gommeront pas son immense talent et son excellente image.

Benedict Cumberbatch, londonien lui aussi mais plutôt des quartiers chics (Kensington) bien que fils d’acteurs lui aussi, n’appartient pas à la même génération qu’Emma Thompson (il a dix-sept ans de moins) mais il est aussi issu du sérail qu’est le théâtre shakespearien, mais après un long cheminement dans les écoles privées huppées du royaume, suivi d’une inscription à Manchester, une simple red-brick university (nom donné aux universités construites après la guerre et qui ont, contrairement à Oxford et Cambridge, la particularité d’avoir été construites en briques rouges) où il a étudié le théâtre. Il est très connu dans le pays depuis la fin des années 1990, grâce à ses rôles dans des séries télévisées et ses apparitions remarquées dans des pièces classiques et modernes, notamment Frankenstein de Mary Shelley et Rosencrantz and Guildenstern Are Dead de Tom Stoppard. En revanche sa notoriété internationale est liée à la diffusion, en dehors du Royaume-Uni, de la série télévisée Sherlock Holmes (2010) d’une part, et, d’autre part, à la sortie, en 2014, du film Imitation Game, dans lequel Cumberbatch fait une époustouflante interprétation de Alan Turing, le brillant universitaire spécialiste du déchiffrage dont le travail a permis aux alliés de décoder les projets des nazis et, ainsi, de les vaincre.

Outre les racines londoniennes et le choix de carrière, Emma Thompson et Benedict Cumberbatch ont en commun d’être des citoyens engagés qui n’hésitent jamais à soutenir les causes qui non seulement leur paraissent dignes mais aussi conformes aux idées qu’ils défendent. Emma Thompson s’est, par exemple, toujours définie comme athée, et quand un journaliste s’aventure à lui parler de religion, sa réponse est immuable : I regard religion with fear and suspicion, je considère la religion avec crainte et méfiance, propos régénérant par les temps qui courent. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à Pierre-Joseph Proudhon, à qui un journaliste parisien avait audacieusement demandé « Dieu ? Que lui voulez-vous ? », « La guerre ! »  avait-il répondu. Les engagements d’Emma Thompson sont nombreux, divers et correspondent à ses convictions, mais en aucun cas à une volonté de communication pour soigner son image. Elle est sympathisante du Labour, de son nouveau leader, Jeremy Corbyn et de Greenpeace. Elle participe à toutes les formes d’action dont le but est de préserver l’environnement et la planète et de lutter contre la prolifération nucléaire. A l’automne elle a utilisé le porte-voix que constituait le festival du film de Berlin pour dénoncer l’exploitation des jeunes filles soumises à des réseaux de prostitution et dire également, au beau milieu du débat sur le Brexit, the UK would be mad not to stay in the EU, littéralement donc ce serait de la folie pour le Royaume Uni de ne pas rester dans l’Union Européenne. A la même période, en octobre, Benedict Cumberbatch est revenu sur scène entouré de ses partenaires, au Barbican, au terme d’une représentation de Hamlet, pour haranguer le public, avec un retentissant Fuck the politicians, qu’il convient, bien sûr, de prendre en son sens figuré, et encourager les spectateurs à donner de l’argent à l’association Save the Children, chargée de venir en aide aux enfants de réfugiés. Non seulement sa volonté de s’engager ainsi a été très bien perçue, comme celle d’Emma Thompson, mais, en plus, Save the Children a récolté plus de 200.000 livres sterling après son appel.

Sans titre

Toutes ces déclarations et toutes ces prises de position ont fait l’objet d’un large consensus et d’une approbation générale, si ce n’est que pour évoquer Thompson et Cumberbatch, on a entendu parler de political grandstanding without experience, que l’on peut traduire par une tribune politique autocentrée et dépourvue d’expérience, ou bien encore de celebs pratting around among the world’s victims, donc des célébrités (en bon français on pourrait même dire des people) qui vont faire les malins au milieu des victimes du monde entier. S’agit-il de commentaires convergents ou d’une tendance générale ? Que nenni, ces appréciations acides viennent d’un seul et même individu, Michael Buerk, qui, comme la prononciation de son patronyme semble le suggérer, a tendance à régurgiter ses opinions plutôt que de les formuler avec distance et réflexion.

Michael Buerk
Michael Buerk

Buerk a pourtant un passé de journaliste présumé sérieux, puisqu’il a officié comme présentateur, anchorman, de BBC News At Ten, mais paradoxalement ne jouit pas d’une grande aura dans la profession, chagrinée par sa coupable et fréquente inclination pour l’autocélébration peu dans les gênes du journalisme britannique. S’il anime toujours une émission sur BBC Radio 4, The Moral Maze, ses participations à des émissions de télé-réalité, telles que Who Wants To Be A Millionnaire?, ou à des enregistrements de rap et de variété ont sérieusement entamé son crédit. Donc ses vociférations peu crédibles relevaient sans doute d’une volonté de commémorer, à sa manière, les quatre cents ans de la mort de William Shakespeare, le 23 avril 1616, avec Much Ado About Nothing, beaucoup de bruit pour rien…