Henry James, plus contemporain que jamais

Henry James en 1910, photo de Bettmann/Corbis
Henry James en 1910, photo de Bettmann/Corbis

Le 14 mars, une conférence s’est tenue à Londres sous l’égide de The Royal Society of Literature sur le thème What’s so new about Henry James? (qu’y-a-t-il donc de si actuel avec Henry James ?) et dont le but était de mesurer l’impact de l’œuvre du romancier américano-britannique, dont le centenaire de la mort a été commémoré le 28 février 2016. Les intervenants étaient d’éminents spécialistes de James, à savoir Frances Wilson, Alan Hollinghurst, Philip Horne et Lyndall Gordon. Par Jean-Louis Legalery.

Né à New York, en 1843, d’une famille aux racines à la fois irlandaises et écossaises, Henry James reçut, par le biais de nombreux précepteurs, l’éducation décousue d’un fils de bourgeois cossus de New York à Genève en passant par Londres et Paris. En 1862, il commença, à l’université Harvard de Boston (où la famille s’était installée), des études de droit, avec pour seule motivation d’être près de son frère William, d’un an son aîné, qui, quant à lui, s’intéressait à la médecine. Le droit fut prestement abandonné et la passion d’écrire émergea assez rapidement, encouragé par ses deux mentors et amis, le peintre John La Farge qui lui fit découvrir Balzac (the master of us all, dira-t-il plus tard, notre maître à tous) et le romancier William Dean Howells, clairement l’auteur de référence aux États-Unis, en cette fin de XIXè siècle.

L’immense paradoxe avec Henry James est qu’il est devenu, après sa mort, une référence pour les auteurs et pour les critiques, alors que, de son vivant, comme il le déplorait lui-même avec une grinçante autodérision : No more sound or ripple than if I dropped them one after the other into the mud, en d’autres termes la sortie de ses livres ne faisait pas plus de bruit ni de vague que s’il les avait laissés tomber l’un après l’autre dans la boue. Fausse modestie ou coupable auto-flagellation ?

Capture d’écran 2016-03-18 à 11.50.33Il n’en demeure pas moins que Henry James connut le succès. Il y a clairement trois périodes dans sa production, selon tous les spécialistes du grand romancier et dramaturge. Dans la première, qui va de 1862 à 1883, Henry James va s’imprégner de l’expérience d’auteurs illustres qu’il va rencontrer et avec qui il va se lier d’amitié, notamment à l’occasion de ses nombreux voyages en Europe (destination qui exerce une fascination) John Ruskin, Charles Dickens, Matthew Arnold, Mary Ann Evans alias George Eliot, Henry Adams, Charles Gaskell, Emile Zola, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet et Ivan Tourgueniev entre autres. Mais il ne s’agit pas de rencontres brèves et mondaines, mais d’amitiés profondes et solides qui vont lui permettre d’appréhender l’esprit européen et de devenir lui-même européen.

De cette première période sortira d’abord The American, publié sous forme de feuilleton de voyages dans la revue The Atlantic Monthly, en 1877. Puis l’année suivante ce sera The Europeans. A force d’observer ses contemporains de part et d’autre de l’Atlantique et ses amis auteurs, Henry James turned his life into literature, comme l’écrit un de ses biographes et spécialistes Alan Bellringer (Henry James, 1988). Cette première période s’achève avec la publication d’un de ses chefs-d’œuvre, The Portrait of A Lady, en 1881, qui met en scène Isabel Archer, une orpheline américaine, qui va devenir l’héritière d’un riche sujet de sa majesté britannique et, qui, surtout, va symboliser, avec un siècle d’avance, l’indépendance d’une femme qui voit dans les mariages successifs qui lui sont promis autant de servitudes à éviter.

Capture d’écran 2016-03-18 à 13.19.34La deuxième période, intermédiaire dans sa vie et sa production littéraire, va courir de 1884 jusqu’à 1902 et sera plus rude, car Henry James, qui, avec la publication de The Bostonians, dans The Century Magazine, en 1885, dénonce la situation faite aux femmes en Nouvelle Angleterre, va recevoir une volée de bois vert. Si Henry James était encore de ce monde il aurait adoré le film Spotlight, mais, cent trente ans plus tôt, il subit de sévères critiques de la société puritaine et fermée de Boston et les ventes ne seront pas bonnes. Ces mésaventures ont certainement joué un rôle majeur dans l’esprit de Henry James dont le cheminement européen est tel qu’en 1915 il deviendra citoyen britannique et sera décoré de l’OM, Order of Merit par le roi George V avec qui il s’était lié d’amitié.

C’est une période noire, pendant laquelle l’humeur est sombre et Henry James « voit des fantômes partout », selon ses biographes, et, en toute logique, va les mettre en scène dans un recueil de nouvelles dont la principale est The Turn of the Screw, en 1887. La dernière partie de sa vie et de sa production, de 1902 à sa mort, le 28 février 1916, sera marquée par la publication, en 1903, de The Ambassador et, surtout, l’année suivante, du magistral The Wings of The Dove. Henry James renoue avec un de ses thèmes favoris, les personnages féminins se jouent de la fortune censée les asservir et affirment haut et fort leur indépendance totale, une thèse qui rend James non seulement contemporain, mais moderne et universel. On notera qu’aucun ingrédient n’a été oublié, puisque la riche Milly Theale meurt à Venise et libère l’avenir des tourtereaux, Kate Croy et Merton Densher.

Henry James 1913, portrait by John Singer
Henry James 1913, portrait by John Singer

On ne saurait oublier que Henry James fut également un excellent dramaturge (Washington Square — la famille James habitait Washington Place — adapté au théâtre sous le titre de The Heiress), descendu en flammes par la critique, mais soutenu par de grands noms européens, parmi lesquels Oscar Wilde. Dans la famille James, on peut aussi demander le frère aîné William, mentionné plus haut, qui fut un des précurseurs de la pragmatique (les liens linguistiques qui se tissent entre locuteur et destinataire) avec, plus tard dans son sillage, J.L. Austin et John Searle entre autres.

UnknownUnknownEn janvier 2016, pour le centenaire Henry James, les éditions Rivages ont réédité, en poche,
Le siège de Londres et autres nouvelles, préface de David Lodge, trad. de Jean Pavans, 471 p., 9 € 20

La Tour d’ivoire, traduction et préface de Jean Pavans, 333 p., 9 € 20

et Mémoires d’un jeune garçon, préface de Diane de Margerie, trad. de Christine Bouvart, 381 p., 9 €

Unknown