1966, sommet des sixties ?

John Savage photo The Quietus
Jon Savage photo The Quietus

Jon Savage, de son vrai nom Jonathan Malcolm Sage, patronyme plus calme que le nom de plume, est très connu de l’autre côté de la Manche. Producteur et journaliste spécialisé dans la musique, sa notoriété est due à son histoire des Sex Pistols et de la musique punk, publiée sous le titre England’s Dreaming, en 1991. Il a publié en novembre 2015 un ouvrage qui plaît mais qui fait débat aussi, 1966: The Year The Decade Exploded. Donc, selon Jon Savage, l’année 1966 est le point culminant du volcan des années 1960. Par Jean-Louis Legalery.

Sans titreCe serait l’apothéose de la musique pop, thèse majeure de Savage. On peut se demander si Jon Savage n’a pas cédé à la tentation de l’embellissement du passé, oubliant sans doute l’ultime phrase du roman de L.P. Hartley The Go-Between (1953) adapté merveilleusement au cinéma par Joseph Losey (1971) : the past is a foreign country. Terre bien connue et enchantée donc pour Jon Savage. Pourtant socialement et politiquement, 1966 restera au palmarès des tangages et roulis en tous genres. Harold Wilson, le premier ministre travailliste, va habilement tirer parti du choc provoqué par la déclaration unilatérale d’indépendance (en novembre 1965) de la Rhodésie (actuel Zimbabwe) et de son premier ministre blanc, minoritaire et raciste, Ian Smith. Élections générales anticipées et la majorité étriquée de Wilson passe de 5 à 96 sièges aux Communes. Dans le domaine cinématographique, on est passé du génial et très décalé The Knack de Richard Lester (1965) à l’époustouflant Blow-Up (1966) du très britannique réalisateur italien Michelangelo Antonioni.

Blow_UpMais dans le domaine de la communication, de la vie sociale et de l’évolution des mœurs, on ne peut que donner raison à Savage, c’est effectivement une explosion. Le 4 mars 1966, les Beatles accordent un entretien au quotidien londonien du soir The Evening Standard et John Lennon lâche sa célèbre phrase, qui va beaucoup amuser le Royaume-Uni et enflammer les (très nombreux) puritains du Nouveau Monde : We’re more popular than Jesus now. Ce n’est pas seulement leur musique qui envahit le royaume et le monde, c’est leur façon d’être, de paraître, de vivre qui débloque complètement la société britannique post-colonialiste. La mode des sixties remplit de très jolies filles les établissements de nuit, La Poubelle (en français dans le texte) à Londres, Le Kilt (déterminant en français) à Bournemouth. Les cheveux poussent, les jupes raccourcissent considérablement. Les produits illicites circulent autant que dans la vie des Beatles et dans celle des personnages de Blow-Up. Le Royaume-Uni est celui de « deux nations », ce que déplorait le premier ministre conservateur Lord Benjamin Disraeli, en 1874, mais lui parlait des riches et des pauvres. En 1966, l’opposition est entre jeunes et vieux. L’année a commencé pour les Fab Four, avec Day Tripper, véritable petite perle en forme de nouvelle littéraire, choix qu’ils affectionnaient particulièrement, et Keep on Running du David Spencer’s Group.

A 1966 street scene by Carlo Bavagnoli
A 1966 street scene by Carlo Bavagnoli

L’entreprise Hoverlloyd inaugure le 6 avril la première liaison par aéroglisseur entre Ramsgate et Calais. Un mois plus tard les premières radios libres tentent de briser le monopole de la BBC depuis des bateaux ancrés en mer du Nord, en mer d’Irlande et dans la Manche. En juin les Beatles sont en tête des meilleures ventes de 45 tours avec Paperback Writer, l’histoire d’un romancier en herbe largement inspirée par un article du Daily Mail sur Martin Amis. Le 30 juillet l’Angleterre remporte l’unique coupe du monde de football de son histoire (à ce jour) qu’elle a organisée (on n’est jamais si bien servi que par soi-même).

Après la sortie de Revolver les Beatles achèvent leur tournée aux États-Unis, alors que les Rolling Stones, sur lesquels Savage est moins disert, en commencent une qui va s’avérer triomphale, avec le succès phénoménal de Paint it Black. Pas très expansif non plus sur The Who, non plus qui profitent toujours du succès du fabuleux My Generation, sorti à la fin de l’année 1965. En revanche les manifestations étudiantes à Berkeley, aux États-Unis, et l’émergence d’Andy Warhol sont en bonne place.

Si le Guardian a été élogieux sur l’ouvrage de Jon Savage, il regrette néanmoins que l’ouvrage n’ait pas insisté sur la formidable vague de libération féminine engendrée par les sixties, à partir de l’exemple de Dusty Springfield, choucroutée comme une Danielle Gilbert qui aurait pris de la coke, ce qui ne saurait faire oublier le sublime Son of a Preacher Man.

Sans titre

Le Telegraph, quant à lui, s’est fait un peu grincheux sémantique, considérant qu’il s’agit d’une implosion plus que d’une explosion. Bien sûr la vie politique, la société britannique et la musique seront à tout jamais différentes après cela, mais quel magnifique rampe de lancement musical ce fut !

Sans titre