George Martin, l’homme qui façonna les Beatles

George Martin et Paul McCartney dans les studios d’Abbey Road en 1966, photo David Graves Rex / Shutterstock
George Martin et Paul McCartney dans les studios d’Abbey Road en 1966, photo David Graves Rex / Shutterstock

George Martin est mort, hier mercredi 9 mars 2016, et a donc rejoint deux de ses protégés et amis, John Lennon et George Harrison. Il avait eu 90 ans le 3 janvier. Il fut l’élément déclencheur qui mit la fusée des Fab Four sur orbite. Ingénieur du son et producteur chez Parlophone, il accepta de produire le premier disque des Beatles.  Par Jean-Louis Legalery.

Les médias, même britanniques, et les réseaux sociaux ont usé et abusé de l’étiquette de cinquième Beatle. A force de chercher le membre surnuméraire du quatuor un peu partout, on va finir par s’apercevoir qu’il y avait quinze personnes dans le groupe. En effet, c’est ainsi que fut étonnamment surnommé feu le joueur de football de Manchester United, George Best, brillant sur un terrain et très impressionnant dans les pubs et les établissements de nuit. Il n’entendait rien à la musique, mais était très indépendant et avait, surtout, la même coupe de cheveux que les Beatles. Puis ce fut le tour d’un autre Best, Pete, le batteur que Ringo Starr remplaça rapidement. L’étiquette fut ensuite collée à Jimmy Nicol et Billy Preston, qui, eux, participèrent à l’enregistrement de Let it Be. Historiquement s’il doit y avoir un véritable cinquième, il s’agit du premier bassiste, Stuart Sutcliffe, plus artiste que guitariste, qui fut le meilleur ami de John Lennon à l’école de Beaux-Arts de Liverpool. Il accompagna le groupe à Hambourg et fut le compagnon d’Astrid Kirchherr, la magnifique photographe allemande qui « mitrailla » les Beatles à leurs débuts et imprima son influence sur le « look » du groupe. Sutcliffe mourut prématurément d’une hémorragie cérébrale à vingt et un ans, initiant ainsi une légende romantique. L’étiquette échut aussi à Brian Epstein, leur manager de 1962 jusqu’à son suicide en 1967. Donc, dans la chronologie et la durée, George Martin mérite davantage ce surnom.

George Martin à Las Vegas en 2006, photo Adam Sharp
George Martin à Las Vegas en 2006, photo Adam Sharp

Pourtant, de prime abord, rien ne semblait rapprocher ce producteur spécialiste de musique classique et de jazz et ces quatre joyeux drilles. Du reste, la première épouse de George Martin, Sheena Chisholm, avait autant de réserve par rapport à ce choix que Madame Darwin sur les conclusions de son mari sur la similarité génétique entre l’homme et le singe : « Pourvu que cela ne se sache pas ! ». George Martin portait le cheveu court, la cravate et avait une superbe voix grave qui aurait pu lui permettre d’être le newsreader du journal quotidien de BBC Radio 4. Il avait plutôt l’allure d’un élu conservateur que d’un gars de la banlieue de Liverpool, souvenir du sous-lieutenant qu’il fut pendant la seconde guerre mondiale (John Lennon le surnommait d’ailleurs Biggles, du nom d’un héros de BD qui incarnait un pilote de la RAF pendant la guerre), mais, comme les quatre garçons, il était d’origine modeste, né à Holloway, au nord de Londres, d’un père charpentier et d’une mère femme de ménage.

En 1962, producteur pour Parlophone depuis 1950, alors que les Beatles avaient été refusés par les disques Decca, Philips et Pye et qu’il trouvait épouvantable l’enregistrement que Brian Epstein lui avait transmis, George Martin décida néanmoins de rencontrer le groupe pour se faire une idée précise et le moins que l’on puisse dire est que, selon le cliché consacré, la mayonnaise prit immédiatement grâce à une passion commune pour la musique et un sens de l’humour froid et détaché, largement partagé. Ainsi, lorsque George Martin ré-arrangea Love, Love Me Do et présenta sa version au groupe en leur disant (anecdote bien connue désormais) Tell me what you don’t like (dites moi ce que vous n’aimez pas), le facétieux George Harrison répliqua aussitôt : Well I don’t like your tie for a start, pour commencer je n’aime pas ta cravate. C’est donc ainsi que commença une longue et fructueuse collaboration et une complicité totale ainsi qu’une amitié profonde et jamais démentie. Le son Beatles était sur la rampe de lancement.

George Martin fut l’artisan qui, régulièrement, imprima sa patte en introduisant, ici, des chœurs, là un orchestre symphonique en arrière-plan. Chaque fois, John, Paul, George et Ringo étaient enchantés et admiratifs devant ses suggestions et ses innovations qui transcendaient leur musique. Tous étaient bien conscients d’avoir rencontré un vrai musicien et un authentique magicien du son. Rubber Soul, Revolver, Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Abbey Road entre autres resteront à tout jamais dans la mémoire collective, non seulement grâce à l’indéniable talent créateur de John Lennon et Paul McCartney, mais aussi grâce aux trouvailles et aux ajouts de Sir George (anobli par la reine en 1996). Si la chanson du très jamesbondien film Live and Let Die fut interprétée par Paul McCartney, la musique est due à Sir George.

Ce serait faire injure à la mémoire de George Martin que de limiter sa carrière aux Beatles. Il a existé avant et après, en produisant notamment Stan Getz, Cleo Laine, John Dankworth, Judy Garland ou Elton John. En 1998, il produisit pour et avec la BBC un document tout à fait insolite et malicieusement intitulé In My Life, film dans lequel il a réuni plusieurs de ses amis pour interpréter certains succès des Beatles. On y voit ainsi Phil Collins se mettre à la batterie et chanter de façon plus que convaincante Carry that Weight. Le regretté Robin Williams associé à Bobby McFerrin donne une version époustouflante de Come Together et se permet un jeu de mots sur night et knight (le titre de George Martin anobli) à l’endroit de George Martin (10’51) : it’s such a joy to be working with a knight during the day. Here Comes the Sun est magnifié par la grand guitariste de musique John Williams (21’30). Goldie Hawn fait de Hard Day’s Night une version torride (28’47) dont la sensualité relègue aux oubliettes le Happy Birthday de Marilyn Monroe. Le clownesque Jim Carey (35’) transforme littéralement I Am the Walrus, mémorable ! Il est dommage que le document se termine avec Céline Dion (41’), qui, fort heureusement était venue sans Drucker et son chien, mais il faut reconnaître que sa façon de chanter Here, There and Everywhere est talentueuse. C’était en 1998, donc.

Le 9 novembre 2015, John Lennon aurait eu 75 ans, son fils aîné Julian, dont le chagrin d’enfant inspira Hey Jude, va vers ses 53 ans, George Martin s’en va à 90 ans. Laissons la conclusion à Jacques Brel dans Ces gens-là : Mais il est tard Monsieur, ‘faut que je rentre chez moi…