Bobbie Gentry, gloire oubliée des sixties

« une » de Life le 10 novembre 1967, BG sur la Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972
Une de Life le 10 novembre 1967, BG sur le Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972

Bobbie Gentry, voilà un nom qui ne dit plus rien, strictement rien aux jeunes générations. Pourtant à la fin des années 1960, elle fut une chanteuse, interprète et compositeur, reconnue dans le monde entier, pour son grand talent et toujours dans les mémoires pour sa silhouette de rêve. Après une dizaine d’années de renommée jusqu’au début des années 1980, elle a ensuite complètement disparu des écrans et des ondes. Par Jean-Louis Legalery.

Née Roberta Lee Streeter en 1944 dans le Mississippi profond, au cœur du comté de Chickasaw (du nom d’une tribu indienne qui céda son territoire, en 1836, aux futurs planteurs esclavagistes), BG grandit dans la ferme de ses grands-parents, puis quitte son Mississippi natal en 1957, lors du divorce de ses parents, pour suivre sa mère et vivre en Californie. Là après avoir appris seule à jouer du banjo, de la guitare et du vibraphone notamment, Bobbie commence, à l’âge de dix-sept ans, à se faire connaître dans les clubs de Californie, d’autant qu’elle compose et arrange ses chansons elle-même, que sa voix légèrement rauque sort de l’ordinaire et qu’elle est très belle. Elle arbore une étonnante coiffure à la Sheila, mais la comparaison s’arrête là, d’autant que Bobbie va entreprendre des études supérieures en philosophie à la célèbre UCLA, University of California Los Angeles. Et puis survient le coup de tonnerre d’août 1967.

Bobbie est devenue Gentry (par identification à l’héroïne du film de King Vidor, 1952, Ruby Gentry, une fille issue d’une famille pauvre qui réussit son ascension sociale en assumant son indépendance, rôle interprété par Jennifer Jones, qui fait face avec courage au désopilant Charlton Heston, déjà membre de la National Rifle Association à l’époque…). Elle produit, seule comme une grande, son premier 45 tours, intitulé Mississippi Delta. Mais c’est la chanson de la face B, Ode to Billy Joe, qui intrigue, polarise l’attention, fascine puis devient un énorme succès. Elle va rester en tête des charts pendant plus d’un mois et demi, lors de sa sortie en août 1967, en s’offrant le luxe de détrôner Sgt Pepper’s Lonely Heart Club Band ! Le titre termine à la quatrième place des meilleurs succès de l’année 1967, le disque se vend à trois millions d’exemplaires, rapporte trois Grammy Awards à la désormais célèbre Bobbie, et, récompense suprême, sera classé, en 2001, parmi les cinq cents plus grandes chansons de tous les temps, par le magazine Rolling Stone.

220px-OdetobillyjoeLa fascination exercée par cette chanson dès sa sortie s’expliquait et s’explique toujours par sa nature même. Véritable nouvelle littéraire, Ode to Billie Joe McAllister est un récit à la première personne. Il y a un narrateur omniscient, ou plutôt une narratrice qui raconte la vie et la mort de Billie Joe McAllister, qui était vraisemblablement son petit ami et qui s’est suicidé en se jetant du haut du Tallahatchie Bridge, ce pont que l’on voit sur la vidéo de BBC Four et sur la « une » de Life du 10 novembre 1967, où Bobbie Gentrys se promène.

« une » de Life le 10 novembre 1967, BG sur la Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972
« une » de Life le 10 novembre 1967, BG sur la Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972

Autour de la narratrice, la fille de la famille, lors de ce repas dans la ferme familiale — sans doute inspirée par celle des grands-parents de l’auteur dans le Chickasaw County —, il y a le père, qui, lui, n’est pas « mort d’une glissade » comme dans le chef-d’œuvre de Jacques Brel, Ces gens-là, mais est bien là et donne l’information avec un tact limité : Mama says that she got some news this mornin’ from Choctaw Ridge that « Billie Joe McAllister jumped off the Tallahatchie Bridge. Puisqu’aussitôt après il lance : Billie Joe never had a lick o’ sense. Il y a aussi le frère, qui semblait tenir le dit Billie Joe pour un benêt et n’est pas du tout affecté par cette disparition, et son appétit encore moins. La narration est décapante et mêle style rapporté et style direct, pass the biscuits please. Il y a aussi la mère qui voit bien que sa fille, la narratrice, n’est pas dans son assiette, au sens propre et au sens figuré : Child, what’s happened to your appetite? I been cookin’ all mornin’ and you haven’t touched a single bite, littéralement, ma fille j’ai cuisiné tout le matin et tu n’as pas mangé une seule bouchée. La mère est également le messager final qui annonce que Brother Taylor, le prédicateur local, a vu, quelques jours avant le drame, Billie Joe en compagnie d’une fille, qui ressemblait à la narratrice, jeter quelque chose du haut du pont de Tallahatchie. Et là, l’interprétation est largement ouverte, comme à la fin du film Blow Up chef-d’œuvre de Michelangelo Antonioni, et le mystère commence et n’est ni résolu ni achevé : les deux amoureux ont-ils lancé dans la rivière un bouquet de fleurs, une bague de fiançailles ou un fœtus dont la narratrice aurait avorté ?

BG Globe / Rex Features
BG Globe / Rex Features

Forte de ce chef-d’œuvre Bobbie Gentry va enchaîner les concerts et les émissions de télévision en devenant une authentique star. En 1969, elle interprétera Raindrops keep falling on my head, aimable bluette qui n’était pas de sa composition et qui sera la chanson fétiche de l’excellent film de George Roy Hill, Butch Cassidy and the Sundance Kid, interprétés respectivement par feu Paul Newman et Robert Redford — avec une scène d’anthologie dans une banque bolivienne où les deux pré-cités ne sachant parler espagnol sortent un dictionnaire pour mener à bien leur hold-up —, sans oublier la divine Katharine Ross, partenaire de Dustin Hoffman dans The Graduate.

Raindrops sera également un immense succès et complétera la notoriété de Bobbie Gentry. Puis après sa dernière interview en 1981, plus rien. Une jeune femme brillante, lucide et en avance sur son époque puisque son crédo était déjà : equality, equal pay, day care centers, and abortion rights. La dernière fois que l’on a entendu parler de Bobbie Gentry, ce fut en 1984, paradoxalement par le biais du journal L’Équipe qui annonça qu’elle faisait partie des co-propriétaires d’un club professionnel de basket-ball. Puis, pour continuer à vivre tranquillement le reste de ses jours, elle s’est symboliquement jetée du pont de la notoriété.