Le syndrome du potlatch

A Potlatch ceremony, Edward Curtis, 1930, The US Library of Congress.
A Potlatch ceremony, Edward Curtis, 1930, The US Library of Congress

Potlatch ? Un vocable étonnant, il ne s’agit pas d’une prononciation auvergnate ou germanique de potage ni d’une dérivation phonétique portugaise de pot de lait, mais d’un mot issu du champ sémantique du dialecte (chinook) d’une tribu amérindienne et sorti de l’oubli par le très regretté René Girard (disparu le 5 novembre 2015) dans le cadre de sa théorie sur le désir mimétique. Par Jean-Louis Legalery.

Dans le dialecte chinook, potlatch signifie « donner ». Or dans plusieurs tribus amérindiennes (Kwakiutl, Tlingit, Haïda et Tsimshian), il s’agissait d’un rite et d’une cérémonie régulière, au cours de laquelle les hommes faisaient don de biens qui leur étaient chers pour montrer leur détachement par rapport aux contingences matérielles. Les autres membres de la tribu avaient pour obligation d’en faire autant en donnant un objet d’une valeur équivalente. Il semble que cette pratique ait perduré jusque dans les années 1930, période où le gouvernement canadien (le territoire de bon nombre de tribus enjambait la frontière américano-canadienne) décida de l’interdire en raison du risque permanent d’appauvrissement que faisait courir ce rite, qui nuisait à l’immense majorité de la population et ne bénéficiait qu’aux chefs.

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Pour l’ethnologue, H.G. Barnett le potlatch était limité à des prérogatives familiales et à des évènements de même nature. Avis que ne partageait pas Maus qui voyait un réel danger dans ce rite, car il n’y a guère d’issue dans le potlatch. Le refuser, c’était se détruire socialement, s’avouer vaincu en étant incapable de faire le même geste. C’est précisément sous cet angle que René Girard a placé son analyse.

Pour le plus américain des philosophes français ou le plus français des philosophes américains (rappelons que René Girard a d’abord publié en anglais et n’a été reconnu que tardivement, ce qu’on ne peut que déplorer), le potlatch est une tendance sacrificielle associée au désir mimétique, qui est au centre de toutes ses hypothèses de travail. Pour Girard, « Le message (contemporain) est : je suis au-dessus d’un certain type de consommation ; je préfère cultiver des plaisirs plus ésotériques que le commun des mortels ». 1 (2008 : p. 62).

Il y voit, quant à lui, une forme de rivalité entre chefs indiens où « Chacun tâchait de surpasser les autres dans le mépris de la richesse ». (2008 : p. 64). C’est donc une forme de don narcissique que l’on retrouve aujourd’hui dans diverses formes de présumée générosité collective, par exemple dans le Téléthon (à ne pas confondre avec le TéléTonton, manœuvre politico-médiatique qui visait à maintenir au pouvoir un président minoritaire par le biais d’une utilisation hautement frauduleuse du scrutin proportionnel).

En fait, il n’est pas interdit de rapprocher le potlatch vu par Girard de l’expression idiomatique de langue anglaise, to keep up with the Joneses. Les Jones sont les voisins imaginaires sur qui sont calquées toutes les décisions. Ainsi si les Jones changent de voiture, on change de voiture, s’ils achètent une nouvelle télé, derechef il faut la même télé. Désir mimétique, mimétisme négatif, aux antipodes du désintéressement et de la générosité.

René Girard, ILF /SIPA
René Girard, ILF /SIPA

René Girard, Anorexie et désir mimétique, Éditions de L’Herne, 2008.
Shakespeare : les feux de l’envie, Grasset, 1990.
Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.

Homer Garner Barnett, The Basis of Cultural Change, McGraw-Hill, 1953.

Marcel Maus, Essai sur le don, PUF, 1924.