Fox News, incubateur de haine

 

635569455924390485-fox-news-channelFN comme Fox News, une similitude incidente de sigle qui révèle finalement une profonde convergence, abréviation de Fox News Channel, propriété de Fox Entertainment Group, lui-même filiale de 21st Century Fox, et première chaîne d’information télévisée des États-Unis ! Par Jean-Louis Legalery.

Au dernier recensement de février 2015, 95 millions d’Américains (soit un petit peu moins d’un tiers de la population globale) regardaient Fox News, soit 82% des clients de la télévision par câble et par satellite. Imaginez un mélange de BFM et de Minute qui serait suivi par 25 millions de Français, non finalement n’imaginez pas, c’est déjà assez douloureux comme ça. Fox comme le groupe tout entier 21st Century Fox est la propriété du tristement célèbre Rupert Murdoch, incarnation contemporaine de Citizen Kane, mais sans le talent d’Orson Welles.

Rupert Murdoch en 2012 © Eva Rinaldi, The Australian
Rupert Murdoch en 2012 © Eva Rinaldi, The Australian

Murdoch, australien de naissance devenu également américain pour cause d’affaires juteuses, a pris possession de ce groupe en 1985 en s’associant avec Marvin Davis, homme d’affaires présenté de l’autre côté de l’Atlantique comme animé par un désir de philanthropie, ce qui, au vu des activités recensées, doit être un anagramme de tripe en folie. Outre la Fox, Murdoch possède, aux États-Unis, la maison d’édition HarperCollins (depuis 1989) et le naguère très sérieux quotidien The Wall Street Journal (depuis 2007), The Times, The Sun et la chaîne de diffusion par satellite BSkyB (depuis 1990), au Royaume-Uni, sans oublier l’hebdomadaire à scandales The News of the World jusqu’en 2011, année où il a été sabordé en raison du scandale des écoutes téléphoniques aux dépens des célébrités. Donc la morale et le respect de la loi ne sont pas vraiment des obstacles pour le magnat australo-américain.

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Murdoch possède toujours The Australian, quotidien australien qui a été sa base de départ, et d’innombrables participations dans des chaînes de télévision dans le monde entier d’Europe jusqu’en Chine. C’est aussi un jeune premier, ce que ne montre pas nécessairement sa photo, 85 ans aux prochaines prunes, qui a déjà épuisé trois épouses et vient d’annoncer ses fiançailles avec Jerry Hall (il n’avait pas le numéro de Nadine Morano, c’est trop bête), ex-mannequin et ex-compagne de Mick Jagger, « la » Jerry Hall donc, nouvelle qui a nécessité une confirmation car les fans des Rolling Stones étaient persuadés qu’il s’agissait d’un clonage qui avait mal tourné.

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Mais Murdoch est aussi et surtout un patron de choc qui considère que les journalistes de ses différents groupes sont à son service pour être les exécutants de sa volonté politique. Les salariés récalcitrants du Times et du Sun l’ont appris amèrement en 1986 (cf Press Gang : How Newspapers Make Profits from Propaganda de Roy Greenslade, journaliste et éditorialiste au Guardian, 2004). En revanche ceux de la chaîne américaine Fox News se sont fondus avec une servitude savourée et en rampant jusqu’au moule des exigences murdochiennes. Et c’est ainsi que ce même medium est devenu une authentique caricature de ce que doit être l’information dans une société démocratique.

Au Royaume-Uni, Rupert Murdoch est aussi un faiseur de roi ou plutôt, puisqu’il y a déjà un souverain qui ne sert à rien, un faiseur de premier ministre. Adorateur de Margaret Thatcher, il a ensuite mis ses journaux, notamment The Sun, au service de Tony Blair, puis de David Cameron. L’idéologie, ce n’est pas une obsession pour Murdoch. En fait d’obsession c’est lui et lui seul, comme le prouve cette déclaration fracassante et hautement révélatrice, faite sur Twitter® le 26 février : When I go into Downing Street they do what I say; when I go to Brussels they take no notice. Entendez : Quand je vais à Downing Street, ils font ce que je dis ; quand je vais à Bruxelles, ils ne font même pas attention.

La vidéo qui précède, judicieusement intitulée Murdoch’s war on journalism, non seulement donne un aperçu de l’empire mais montre également comment Murdoch a commencé à engager de gré ou de force « ses » journalistes américains derrière Ronald Reagan. Puis le but fut, comme l’indique un ancien rédacteur en chef de Fox News Bob McChesney (à 10’53 sur la vidéo) qu’il n’y ait plus de journalisme sur Fox, mais des domestiques dévoués au patron. Ainsi cette journaliste (à 11’14) qui intime à un invité l’ordre de se taire en lui disant : sorry my religion didn’t teach me that… ! Suit un nombre élevé d’exemples où le journaliste à l’antenne interrompt son interlocuteur en criant shut up ! Le recordman toutes catégories confondues étant le présumé journaliste et infâme Bill O’Reilly (à partir de 12’13), avec en toile de fond théorique ce slogan aussi stupide que trompeur, we report, you decide.

Mais comment le téléspectateur pourrait-il décider de quoi que ce soit quand ce qui lui a été présenté est délibérément faux ? Surtout que la phrase fétiche qui lui est servie en permanence pour étayer des assertions tirées directement de l’imagination du patron est : some people say…(18’05) antithèse monstrueusement et délibérément floue de l’information vérifiée et recoupée, telle qu’elle est enseignée dans les écoles de journalisme.

Fox News prolonge la novlangue de la dystopie orwellienne, jusqu’à des limites absurdes. Ainsi, pour le Moyen-Orient, on ne parle plus de suicide bombings mais de homicide bombings, pour bien montrer aux conservateurs israéliens de quel côté se situe Murdoch. Comme le résume Bernie Sanders (31’57), actuel candidat à la candidature démocrate, affirmative action, gay rights, abortion entre autres sont présentés comme des gros mots et autant de concepts à bannir tout de suite sans discussion. Et, pendant la campagne présidentielle de 2004, le candidat démocrate John Kerry a été tourné en dérision (56’59) avec cette question immédiate : what are his weak points? (quelles sont ses faiblesses ?), question jamais posée à propos du héros de Murdoch, George Bush.

trumpannounceInsultes, loi du plus fort, nationalisme exacerbé (le drapeau des États-Unis toujours en arrière-plan du newsreader à l’antenne), il n’y a plus de barrière entre le commentaire personnel, qui tient bien souvent de l’éructation de café du commerce, et la présentation objective des faits. Il faut un ennemi, c’est d’une manière générale celui qui pense différemment (du patron bien sûr), qui refuse l’hégémonie des armes à feu, le débat contradictoire et posé, le parti démocrate étant une cible régulière, puis désormais l’étranger quel qu’il soit, et, inversement, le parti républicain est encensé outrageusement et en permanence. Avec les employés de Murdoch on est très exactement dans ce que Jean-Jacques Lecercle (La violence du langage, P.U.F., 1996) appelle « la violence faite au langage et au locuteur par les contraintes ». Les pauvres sont présentés d’abord comme paresseux et dangereux. Ils sont bien évidemment étrangers en général dans la logorrhée foxienne (et donc ce ne sont pas de vrais Américains) et vivent aux dépens des autres, ce que dénonce Barack Obama, dans la vidéo suivante élaborée par The Young Turks et malicieusement intitulée The Fox Hunt, en mettant clairement en cause la chaine de Murdoch (1’02).

Personne n’a évidemment oublié comment, à la suite du terrible attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, les pseudo envoyés spéciaux de Fox News qui n’ont jamais mis les pieds à Paris, ont réalisé une carte de la capitale avec des No-Go Zones — parmi lesquelles, entre autres, le Jardin des Plantes (repère bien connu du terrorisme) — détenues par de dangereux djihadistes et où le gentil parisien moyen ne peut plus aller. Le Petit Journal avait brillamment relaté cette plaisanterie de très mauvais goût et initié une protestation qui a engendré des excuses du bout des lèvres de la part de Fox News (0’55) dans la vidéo ci-dessous.

Inlassablement Fox News n’a qu’un but, cliver, rejeter, mépriser celles et ceux qui pensent, agissent, se comportent différemment. Encenser les riches et les puissants, mettre au pilori les pauvres, les déshérités, tel est le programme quotidien à travers des mensonges. Quant à la pensée de Fox News et de son propriétaire, elle consiste à susciter la haine. « La haine, c’est l’hiver du cœur. » (Victor Hugo, Il fait froid, Les Contemplations, II, 20). Il n’en demeure pas moins que c’est une sinistre caisse de résonance. Elle a trouvé son haut-parleur et son bateleur dans la campagne pour la candidature à l’élection présidentielle de 2016 avec l’abominable Donald Trump. Pour comprendre l’étendue des dégâts, il faut regarder cette dernière vidéo qui recense les dix plus monstrueux mensonges lancés sur les écrans par Fox News.