Will Self vs Stewart Lee : « l’incompréhension naît de l’inculture »

Stewart Lee et Will Self © David Bebber, The Guardian
Stewart Lee et Will Self © David Bebber, The Guardian

Comédien spécialisé dans la scène en solo — en bon français le standup… — et dans les comédies faites pour la télévision, Stewart Lee est pratiquement inconnu de ce côté-ci de la Manche. Will Self est l’auteur de nouvelles et romans reconnus par la critique et le grand public. Rencontre amicale autour d’une question centrale : quid de la critique aujourd’hui ? Par Jean-Louis Legalery.

Stewart Lee est populaire aux deux sens du terme : les gens apprécient son humour et ses spectacles, qu’ils viennent voir massivement d’une part, et il n’a pas oublié ses propres origines dans le Shropshire (entre les Midlands et le Pays de Galles), enfant adopté et élevé dans l’enseignement public britannique, dont il est fier, d’autre part. Proche de son public, donc tout sauf le genre d’individu à devenir un évadé fiscal à l’aide d’une banque et à faire de la pub pour une autre, par exemple. Dans ses spectacles, au cours desquels il aborde tous les domaines considérés comme sensibles dans une société conservatrice (la religion, le féminisme, le multiculturalisme) il a développé une technique, le callback, sorte de mise en abyme de plaisanteries — sans doute, en l’occurrence, faudrait-il parler de vannes — qu’il égrène tout au long de ses apparitions sur scène. En linguistique, on parlerait d’anaphore rhétorique, figure de construction tristement banalisée au cours de la campagne présidentielle de 2012 par un flasque dessert désormais étalé.

Quant à Will Self, on ne le présente plus avec cinq recueils de nouvelles, dix romans 111191_couverture_Hres_0qui témoignent de son talent, parmi lesquels Shark (2014), Umbrella (2012) — roman pour lequel il a figuré sur la liste restreinte du Booker Prize, équivalent britannique du Goncourt —, Walking to Hollywood (2010). Plutôt d’origine middle-class, Will Self aime cependant à rappeler qu’avant de devenir chroniqueur de revues et journaux américains et britanniques puis l’auteur à succès que l’on sait, il a commencé par être balayeur pour le Greater London Council. Donc pas du tout le profil d’un évadé fiscal lui non plus. Will Self se sent proche de Stewart Lee, ils sont amis et presque de la même génération, 47 ans pour Lee, 54 pour Self. Le second a vu tous les spectacles du premier et a été frappé par le fait que le personnage qu’il interprète en scène, avec grand talent, semble aigri. Il a donc invité son ami Stewart à dialoguer avec lui dans le cadre de la chronique qu’il tient dans le quotidien The Guardian, pour lui demander d’abord : « est-ce que toi aussi, tu es finalement aigri ? ». L’entretien a commencé par cette question amicale mais fort provocatrice : « Dans le dernier spectacle que j’ai vu tu as dit ‘personne n’a la compétence pour faire une critique de mon travail’, est-ce que je l’ai moi ? ».

Stewart Lee et Will Self © David Bebber, The Guardian
Stewart Lee et Will Self © David Bebber, The Guardian

« Boutade » répond Stewart Lee, mais une boutade qui a une explication et un passé. Lee a constaté d’une part que les critiques de presse écrite, notamment de The Independent (de profundis, la version papier va disparaître à la fin de la semaine) comptabilisaient des erreurs sans parler du contenu du spectacle ; d’autre part que le public a changé. Et de relater cet incident dans le pub The Bedford, à Balham, où il a pris l’habitude de se produire par attachement viscéral à ce lieu, et où une nouvelle clientèle consomme d’abord avec un total mépris pour l’artiste — dans une sorte de retour à la plus pure tradition élisabéthaine — , ce qui a conduit un spectateur à lancer sans vergogne cette phrase qu’il n’est pas nécessaire de traduire : We’ve paid for jokes, there aren’t enough jokes. Il trouve donc — et comment ne pas lui donner raison ?… — que cette tendance envahissante, dans le domaine des arts et de l’éducation, d’un rapport fournisseur/client est insupportable. Cette pénible situation engendre un manque de compréhension, de la part du public, fondé sur l’inculture.

Cette lacune soulignée trouve un détestable écho sur les réseaux sociaux, pour Stewart Lee. Il rappelle qu’à Dublin, alors qu’il développait un sketch d’humour noir sur les fantômes des comédiens qui se sont suicidés, une femme au premier rang s’est levée, l’a pris en photo et s’en est allée. Il s’agissait d’une journaliste de l’Irish Times qui a twitté, avec la photo ainsi prise : « je viens de voir Stewart Lee sur scène, il est en train de faire une dépression nerveuse, car il pense être entouré de fantômes ». L’inculture conduit donc certains spectateurs peu éclairés à ne pas faire de différence entre le comédien et le personnage qu’il interprète sur scène. Cette incompréhension, Will Self la connaît et la déplore aussi car, lorsqu’il participe à la promotion de ses ouvrages, les rencontres avec celles et ceux qui n’ont rien compris peuvent s’avérer non seulement désagréables, mais aussi traumatisantes.

Tous les romans de Will Self sont disponibles en français aux éditions de l’Olivier (et/ou en poche chez Points)

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