Jarnidié et Jarnicoton !!!

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Le roi Henri IV blasphémait facilement au temps où ce “crime” était sévèrement puni. Comme un “Jarnidié” (= Je renie Dieu) lui échappait, son confesseur, le Père Cotton, lui conseilla de substituer son patronyme au nom du Seigneur et Jarnicoton (= Je renie Cotton) devint usuel. Charmant vocable qui mériterait d’être repris aujourd’hui sans risque apparent d’être condamné.

Pourtant la punition du blasphème a traversé de part en part des siècles de chrétienté comme nous le rappelle judicieusement l’excellent petit livre d’un juriste, Jacques de Saint-Victor, au moment où l’on peut craindre un retour du délit de blasphème, s’il ne s’est pas produit déjà : voir l’accueil fait aux caricatures de Mahomet dans un magazine danois puis dans Charlie Hebdo. Mais, cette fois, il ne s’agissait plus de religion catholique.

Nous passerons vite sur les excellents chapitres de ce Blasphème qui retracent l’histoire en France de ce “crime imaginaire”. Épinglons tout de même l’affaire du Chevalier de La Barre au temps de Montesquieu et de Voltaire. Certes, outre qu’il avait blasphémé, le jeune homme s’était livré à d’autres délits relatifs au culte. Ce fut suffisant en tout cas pour que la justice condamne à la torture et à la décapitation ledit Chevalier. Voltaire eut beau alerter l’Europe entière à son propos : rien n’y fit. Après quoi, la Révolution allait porter un coup fatal à ce type de procès. Mais, au long du XIXe encore, différents régimes pourchassèrent les blasphémateurs englobant ce délit dans une atteinte plus large à l’ordre moral et religieux. Baudelaire et Flaubert en surent quelque chose quand ils se trouvèrent devant le substitut Pinard.

Par bonheur en fin de siècle et au début du XXe, la liberté d’expression fut de plus en plus assurée, même si l’on sanctionna l’injure, la diffamation et l’offense. Le discours anticlérical se mit même à faire rage et se propagea par l’image principalement. Après quoi, les violences iconiques ou verbales faiblirent pour ouvrir à une période pacifiée où la condamnation pour blasphème tomba en désuétude.

Vinrent alors, peu après la mi-XXe siècle, les années bénies qui, en un autre domaine, furent celles de la pilule contraceptive et d’un sida encore inconnu. On pouvait faire l’amour sans dommage en même temps que l’on pouvait maudire Dieu sans aller en Enfer. Toutefois, dès 1972, une loi Pleven fut votée en France condamnant toute provocation à la discrimination, à la haine et à la violence. Bien normal, dira-t-on. Mais le délit de blasphème ne va pas tarder à s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte, quelques films relatifs à “l’histoire sainte” étant ses premières cibles.

Le tournant véritable se produisit quelque temps plus tard. “Tout a basculé en France, estime Jacques de Saint-Victor, après les attentats du 11 septembre 2001. Les mouvements islamistes ont repris avec zèle le flambeau des associations catholiques intégristes dans leur combat contre le blasphème” (p. 95). C’est aussi le moment où Houellebecq déclare que l’islam est la religion “la plus con”. La justice choisit de relaxer l’écrivain, distinguant la haine envers une religion de la haine envers des personnes. La liberté d’expression avait gagné mais pour un temps seulement.

Car bientôt, sur un terrain plus nettement moral et politique, la notion d’islamophobie se fit jour et donna naissance à tout un courant anti-discrimination. Survint donc en 2004 l’affaire des caricatures de Mahomet parues au Danemark et reprises par Charlie. Partant de quoi, ce fut une traînée de poudre se propageant dans les masses islamistes. En France, les camps s’affrontaient sur des questions plus vénielles, port du foulard et autres attributs vestimentaires. Mais il y allait du sort des femmes musulmanes. Toujours est-il que, là comme ailleurs, les restaurateurs du délit de blasphème, et quels que soient leur bord et leurs motivations, vont progressivement prendre l’ascendant.

A17760Ce retour de la notion de blasphème, montre Saint-Victor d’un point de vue plus politique que juridique, tend trois pièges bien distincts à la République et à sa laïcité : le premier est de faire d’un droit au blasphème un dogme laïc ; le second est de restaurer, comme le voudraient quelques-uns, les valeurs chrétiennes pour répondre à un prétendu besoin de spiritualité ; le troisième est d’admettre un retour feutré à la pénalisation du blasphème. Pour l’auteur, trois solutions également inacceptables.

Dans ce contexte et dès avant les attentats de Paris, il s’est trouvé des intellectuels bien intentionnés défendant la thèse que blasphémer l’islam, c’était humilier, voire rejeter les faibles de la société que sont les immigrants. Ou bien encore ils ont défendu à toute force le respect des convictions intimes et des croyances.

En conclusion, avec l’excellent Blasphème, rappelons deux choses à ces progressistes : pour Karl Marx, la critique de la religion est le présupposé de toute critique ; pour Milan Kundera, l’humour n’est pas là depuis toujours ni pour toujours. En raison de quoi, il est sûr que la censure de tout blasphème menace de façon inquiétante la liberté de l’esprit.

Jacques de Saint-Victor, Blasphème. Brève histoire d’un “crime imaginaire”, Gallimard, “L’Esprit de la Cité”, 2015, 14 € — Lire un extrait