Mein Kampf, φάρμακον

Ilestderetour

Mein Kampf, manifeste d’Adolf Hitler dont on connaît la terrifiante postérité, a été écrit en prison, à Landsberg (avec l’aide de Rudolf Hess), et publié en 1925. En 1934, il est traduit en français, sous le titre Ma doctrine. En 2012, l’écrivain allemand Timur Vermes publie un roman Er is wieder da (Eichborn Verlag), traduit 35 langues — et en français par Pierres Deshusses chez Belfond —, un Il est de retour (désormais disponible en poche 10/18) qui résonne étrangement alors que l’on annonce la reparution de Mein Kampf, chez Fayard, traduit par Olivier Mannoni. Le texte nationaliste, antisémite tombe en effet dans le domaine public en janvier 2016.

Dans le roman de Vermes, on est en 2011 et l’homme qui se réveille sur un terrain vague de Berlin est fou de colère : personne ne fait plus le salut nazi ? L’Allemagne ne domine plus l’Europe ? Une femme dirige le pays ? Hitler veut remettre de l’ordre dans tout cela et il va, en communicant redoutable qu’il fut dans l’histoire, utiliser les médias. Le livre est une satire au vitriol, d’autant plus dérangeante qu’Hitler en est directement le narrateur, tout est en « je », et le lecteur doit se secouer, s’obliger à trouver une distance. Peut-on rire avec Hitler ? La question, centrale, était d’ailleurs soulignée par l’éditeur lui-même en page de garde du roman dans sa version originale : au fil des pages, « le lecteur se surprend de plus en plus souvent à ne plus rire sur Hitler mais avec lui. Rire avec Hitler, c’est possible ? A-t-on vraiment le droit ? ».

Le roman de Vermes interroge les rapports complexes de l’Histoire (Historia) et de l’histoire (fabula), du passé et du présent, du droit à la fiction, voire à l’ironie, sur de tels sujets, la place du discours — de son énonciation à sa réception —, c’est un positionnement qui est exigé de l’auteur comme du lecteur.

La mise en garde de l’édition allemande du roman de Vermes est signifiante : elle montre combien toute publication ayant trait au IIIè Reich est susceptible d’être mal interprétée sans vademecum. Mais avec la traduction d’un livre longtemps interdit, directement signé Hitler, on passe un cap dans le problématique, souligné par Jean-Luc Mélenchon dans une lettre à Sophie de Closets, PDG de Fayard (et son éditrice), datée du 22 octobre, « Non ! Pas Mein Kampf quand il y a déjà Le Pen ! ». Le contexte pose problème, le texte lui-même — non plus une fiction mettant Hitler en scène mais son discours —, la valeur à accorder (ou non) à cette suite de mots, puisque même le terme choisi — texte, manifeste, théorie, etc. — est une manière de le qualifier donc de le normer.

Du côté de Fayard, on se justifie en évoquant une édition commentée — du type de celle qui paraîtra en Allemagne en janvier 2016 —, un travail qui prendra du temps. La traduction a été confiée à Olivier Mannoni qui, dans une interview au Point (27 octobre dernier), commente ce « travail accablant », du fait de « l’épaisseur de la pensée de l’auteur, qui agit comme une espèce de colle terrifiante ». Son travail a été d’entrer dans une mécanique de propagande, une vision folle et orientée. Et ce qu’il dit du texte est passionnant :

« Une traduction est toujours une lecture et il y a toujours, oui, une part d’interprétation, surtout quand il s’agit de textes aussi ambigus. Il est cependant important de faire attention de ne pas projeter sur le texte, au moment de le traduire, ce qui s’est passé après son écriture. Hitler utilise énormément la polyvalence du vocabulaire allemand ».

Citant l’exemple du mot Vernichtung, il montre comment Hitler l’emploie d’abord, dès les premières pages de Mein Kampf, à propos du traité de Versailles et de l’état d’anéantissement du peuple allemand, et fait retour à ce terme, à la fin du manifeste, pour évoquer cette fois l’anéantissement de l’ennemi. En un mot, par un mot, se déploie la mécanique folle d’une réappropriation du monde et des mots pour le dire, la logique d’une revanche, se referme le piège d’une idéologie.

La publication, aujourd’hui, de Mein Kampf pose des questions multiples. Les partisans de sa réédition arguent d’une compréhension de la manière dont monte une extrême droite, d’une assise de cette compréhension sur l’Histoire. Du fait que le texte est déjà disponible sur Internet, et là, sans le garde-fou de l’appareil critique qui figurera dans sa version imprimée. D’un travail de mémoire et d’archives. Du fait que ce pavé n’a de valeur qu’historique tant il est ignoble et indigeste.

A l’inverse, on peut penser que faire de Mein Kampf un document historique le banalise, voire le pose en référent. Que les millions de morts, conséquences de cette théorie de « l’ordre nouveau », justifient à eux seuls une non publication, par décence, par respect, devoir de mémoire justement. On se demande aussi à qui iront les recettes du livre. La question se pose chez Fayard, réponse attendue vers janvier, mais le caractère marchand de la publication pose problème. Faire de ce livre un succès de librairie ? Tout en ignorant pour quelle raison il le deviendra(i)t ? Les acheteurs (et lecteurs) seront-ils motivés par le document historique, le scandale, le discours ?

9782020206235_1_75
Le seul mérite peut-être, de ce débat, est de poser fermement la question du discours, définitivement φάρμακον (pharmakon), comme Derrida l’avait défini dans La Dissémination (« la pharmacie de Platon ») : remède et poison dans son emploi au neutre, polarisation d’une violence et d’un rapport, éminemment problématique, à l’autre et exerçant un charme, une forme de fascination, figeant en partie la pensée. On en est .