Des pierres qui montent (Hédi Kaddour)

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Il est des livres qui n’appartiennent pas à l’actualité, du moins celle dont les journaux rendent compte. Des livres qui sont notre présent, parce qu’ils nous accompagnent, qu’on y revient, que l’on sait, dès leur première lecture, qu’elle n’est que la première justement, et sera suivie de tant d’autres. Les Notes et croquis de l’année 2008, Les Pierres qui montent d’Hédi Kaddour, un livre publié chez Gallimard en 2010 — et étrangement jamais passé en poche — est pour moi de ceux-là, rares.

« Il y a longtemps, j’ai découvert devant les images d’un livre de géologie que les pierres montaient des profondeurs de la terre, jusqu’à ce que le vent, la pluie, une main, un jour ou l’autre s’en emparent ».

Cette main qui saisit est celle d’un écrivain, traducteur, poète et romancier qui nous livre, au jour le jour, ses notes de passant baudelairien, de promeneur solitaire, spectateur du monde et du quotidien, de la rumeur de la ville, mais aussi de lecteur, d’amateur de scènes de cinéma, de rue, de métro, d’autobus. Des miscellanées 2008. Son journal se tisse de ces petits riens, ricochets et fragments, ciselés, aiguisés, gemmes, avec, pour seul lien apparent, cette chronologie, ces pauses jour après jour, du mardi 1er janvier au mercredi 31 décembre 2008 : un extrait, un éclat, une signifiance dans l’immédiateté et l’évidence de l’instant. Une image, une scène de film, une page lue, un récit, des situations, incongrues et/ou poétiques.

« Samedi 12 janvier
13 heures. Bibliothèque nationale, site Mitterrand, pour la presse des années vingt et trente. Il n’y a pas longtemps, l’accès à la bibliothèque se faisait par un travelator : long trottoir roulant, descendant en pente un peu raide, à l’air libre. Quand il pleuvait, ça glissait. J’attendais le moment où il n’y avait plus personne devant moi et je me lançais, semelles filant en aquaplaning sur les rainures d’acier, les mains glissant sur les rampes de caoutchouc mouillé : près de quatre-vingt mètres d’euphorie, dans un sifflement de réacteur qui faisait sortir les agents de sécurités. Freinage délicat en fin de parcours. A la troisième ou quatrième fois les agents ont cessé de sortir. Ils devaient se dire : ʺVoilà le fada.ʺ Un jour – économies d’énergie ? – le travelator descendant a été définitivement stoppé, et recouvert d’un tapis ».

Ce fada, c’est l’auteur. Si l’ensemble du journal est son autoportrait en creux, ou en ligne oblique à travers d’autres figures d’artistes, commentées, mises à distance ou admirées), là est sans doute un de ses seuls portrait en pied. Avec l’ironie constante qui caractérise, aussi, cet amoureux des mots et des livres, des situations et des êtres. Généreux, parfois cinglant : Hédi Kaddour.

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Anecdotes privées ou publiques, intimes ou échos du monde, tout fait image et sens, entre dans Les Pierres qui montent :

« Lundi 18 février
Louis R., au téléphone. Il habite Strasbourg, à côté de la piscine de la Victoire. La piscine a des horaires aménagés : depuis 1996, à la demande d’associations intégristes juives, le lundi de 9 heures à 13 heures est réservé au sexe féminin. Et depuis quelques années, les barbus y amènent des femmes voilées. On voit également débarquer, vestes et pantalons de cuir, cheveux en brosse et belles carrures dominatrices, beaucoup de motardes allemandes. Les barbus et les rabbins ne voient pas si loin.
(…)
Peter et sa femme à dîner. La femme de Peter est avocate. Elle a en ce moment une cliente qui veut changer de nom : Fatima Labouze. Comment veut-elle s’appeler ? Nathalie ».

Hédi Kaddour ne s’appesantit jamais. Il note, au lecteur d’ajouter la contre-note, de goûter les référents, parfois souterrains, masqués, de tisser les liens, construire les interlignes.

Tour à tour musicales, poétiques, engagées, ces pages jouent de fugues ou de contrastes, on passe d’une histoire de valise à une route d’Ardèche, de Colette à Gide, du métro à une brasserie. Des correspondances, des filiations, des échos forment une trame souterraine, une aventure du sens. La rumeur du monde se rassemble, dans son épaisseur, son désordre apparent.

« Mardi 8 avril
En permanence dans la rue, pour les notes, le danger du trivial. Le mot vient de trivialis et de trivium, carrefour à trois voies : le trivial c’est ce qu’on trouve à tous les coins de rue. Et aussi, en algèbre : la solution triviale d’un système d’équations est celle où toutes les inconnues prennent la valeur zéro ».

Quelques figures ponctuent l’ensemble : des arbres, D., ses deux chats, les livres, les films, toujours, un amour des mots proprement contagieux. Car ce journal d’un homme est aussi celui d’un écrivain, commentant la littérature, classique (Beckett, Malraux, Colette, Gide, Jules Renard), contemporaine (Houellebecq, Christine Angot), celle qu’il lit, celle qu’il enseigne, mais aussi ses propres textes (Waltenberg comme ce journal en train de se composer). Ce journal met en abyme son passé composé :

L’imparfait comme passé, comme inachèvement, comme serpent, comme démon.
Comment conserver le ʺmurmure de l’imparfaitʺ dans un journal ?
(mercredi 2 janvier)

Kaddour écrit au présent, chaque jour lui offre une ou plusieurs pierre(s), véritables romans miniatures, microfictions, scènes, parfois à la manière des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (cité p. 19), parfois plus longues, toujours denses, précises, sans scorie.

Les pierres qui montent interroge le style, le rythme, le vocabulaire, offre un art poétique en creux, du journal (avec Jules Renard en regard, la question de la date, des jours qui passent, « les mots aussi »), du roman, dit ses affinités électives comme ses haines d’auteur, rassemble une temporalité large, avec des échos au passé, des réminiscences et souvenirs. Faisant de ce journal de l’année 2008 à la fois un prétexte et un ensemble, un temps retrouvé, au sens proustien du terme.

Il est une épaisseur de ces paragraphes pourtant si fins, si brefs, par leurs échos, leur montée en nous. Comme le disait Morand de Hugo, cité par Kaddour, « avant lui le vers était une ligne, il en a fait une surface ». Ces Pierres qui montent sont des surfaces. Mais si l’œil écoute, c’est sans esprit de sérieux, jamais :

« Lundi 14 avril
Promenade dans Paris. Tour Saint-Jacques. Panneau explicatif posé contre les grilles du chantier de réfection. Poème administratif en prose sur les pierres (avec une petite dramatisation de récit à la fin) : ʺDe ces agressions résultent des dépôts, ainsi que des érosions, des desquamations, des agrégats, désagrégations et pulvérulences, des fissures et cassures qui, lentement, gagnent du terrain.ʺ On dirait un pastiche de Julien Gracq ».

Écriture du quotidien, du saugrenu comme du signifiant (souvent synonymes), travail poétique de la saisie du hasard, parti-pris des choses, Les pierres qui montent est tout cela à la fois et bien plus encore. Des « choses vues ». Un enchantement. Une élégance (« détail élégant, au sens mathématique : le minimum de dépense pour la meilleure solution », 17 juin). Des mensonges sans doute, des fictions pleines, dans un journal « ramenteur », ce superbe mot que Kaddour retrouve chez Chateaubriand, signifiant ʺqui rappelle, remet en mémoireʺ, un terme « passé à la trappe, sans doute à cause de ʺmenteurʺ qu’il faisait trop bien entendre. C’est quand même beau, ce parasitage de l’esprit, de l’avoir et de la mémoire par le mensonge » (1er octobre).

Un journal nécessaire, si bien défini par Hédi Kaddour lorsqu’il parle, pourtant, du Journal de Jules Renard :

« Mardi 6 mai
(…) produire une œuvre nécessaire par un exercice de nécessité-dépouillement. Ce travail se fait entre tragique du temps perdu et hasards du temps qu’il fait : la tâche est de multiplier les notes, les exercices journaliers d’écriture froide pour tenter de créer – en accueillant et transposant l’imprévu – les nécessités stylistiques qui feraient du journal une œuvre.

Il arrive à Renard de s’en prendre à son Journal, de dire que le journal dévore l’œuvre à faire, dévore ce qui devrait être ʺécritʺ, ʺconstruitʺ, entre matière et forme : (…) ʺj’arrache avec mes ongles des cailloux polis : je ne construirai jamais rienʺ (3 juin 1899).

Il arrive aussi que, par jeux de motifs, thèmes et voix, cette suite de cailloux polis donne au lecteur le sentiment qu’il se trouve quand même devant une œuvre à part entière, une partition qui, à la fuite des jours, répondrait en se composant comme une fugue ».

Hédi Kaddour, Les pierres qui montent, Notes et croquis de l’année 2008, Gallimard, 377 p., 20 €

A12773Sur Diacritik, lire aussi l’article consacré aux Prépondérants (Gallimard, 2015) accompagné d’une « interview Stendhal » (et Starsky et Hutch), entretien vidéo