Un livre un lieu : Entrez ! Intérieur 2 (Thomas Clerc)

capture-d_ecc81cran-2015-07-02-acc80-09-02-10Suite de l’exploration d’un Intérieur, parti-pris des choses — cet appartement que Thomas Clerc expose, dévoilement d’une intimité, « possiblement imaginaire, possiblement réelle » : « Quel est celui d’entre nous qui, dans de longues heures de loisirs, n’a pas pris un délicieux plaisir à se construire un appartement modèle, un domicile idéal, un rêvoir ? » (Poe, Philosophie de l’ameublement).

Au seuil, du livre comme du lieu, logiquement : l’entrée (4, 35 m2).

3071Mais avant, la dédicace du livre, véritable art du « roman », tonalité (Thomas Clerc donne le la) : « Je dédie ce livre à mon arrière-grand-père Auguste Clerc, décorateur et peintre d’objets religieux, orneur, assassiné par sa femme le 29 juin 1912, à l’âge de 48 ans ». La « dédicace » rassemble l’œuvre antérieure, la prolonge et l’amplifie, en fait une suite (au sens musical comme romanesque) puisque ce crime était déjà évoqué dans Maurice Sachs, le désœuvré (Allia, 2005) et L’Homme qui tua Roland Barthes (et autres nouvelles) (L’Arbalète, 2007) comme l’origine même de l’écriture.

Tout est déjà : un art de la cascade et de la chute (un lustre va tomber), vanité (tout disparaît), variations sur des dates précises, être « orneur » jusque dans le choix des mots, filiation (familiale, littéraire) et ces remarques sur les morts, jeunes — Guillaume Dustan, Edouard Levé et la mention à venir dans SALON d’un « carnet mortuaire » dans lequel Thomas Clerc note « par tranches d’âge, les noms d’écrivains morts » —, les mots réversibles (Auguste, onomastique du clown impertinent comme de l’empereur). En épigraphe, Mallarmé, « La Décoration, tout est dans ce mot ». Ombre d’une « nuit approbatrice », en x.

capture d’écran d’un reportage d’Arte dans l’appartement de Thomas Clerc
capture d’écran d’un reportage d’Arte dans l’appartement de Thomas Clerc

L’entrée est seuil du livre, elle en donne les clés, des références explicites (Poe et sa Philosophie de l’ameublement) à celles que le lecteur entend entre les lignes, comme la description du meuble à tiroirs qui à lui seul décore cette entrée, un meuble qui rappelle Baudelaire :

« Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau »

324429570-ff1bafde-624f-4439-87b5-959e74fab05a_1200Ce meuble est un monde en miniature, métalepse de l’appartement dans son ensemble, voire de ce projet de Vie matérielle… Le parcours fléché se fait aussi dans ce jeu de références et filiations assumées, Jean-Yves Jouannais apparaît au détour de l’immeuble, à travers l’évocation de son architecte « artiste sans œuvre », le meuble de l’entrée a été conquis par un « effort balzacien ».

L’appartement est un espace littéraire saturé, du porte-clés (un livre miniature de Poe en métal argenté) à la porte, recto-verso, « ayant comme la feuille de papier 2 faces ». Saturé, aussi, parce que chaque « détail » est un souvenir littéraire, des photographies d’Edouard Levé au rappel d’avoir été « enfermé dehors », le jour de la mort de Guillaume Dustan. Saturé, enfin, parce que les mots sont (comme l’appartement) des poupées gigogne — dans la scénographie d’Intérieur le rôle des « poupées russes » est assuré par les trois casseroles Tefal, (mais j’anticipe encore, attendons LA CUISINE, pourtant on pourrait ajouter que les casseroles assument jusqu’au bout leur rôle, mettant en abyme le titre du livre avec « leur intérieur » qui « offre les signes d’une usure incontestable »).

© Edouard Levé, portraits d'homonymes
© Edouard Levé, portraits d’homonymes

Saturé, donc, parce que les mots sont la mise en abyme d’une histoire (un XIXè siècle revivifié, des étymons qui font jaillir des sens parallèles, comme chez Huysmans) et d’un ailleurs géographique (le « velvet » du rideau de la porte — si musical aussi —, le patois du Pays de Loire). Saturé parce que les lieux sont chargés d’un passé, de l’enfance à aujourd’hui en passant par la cassette de « Thomas Clerc soutient sa thèse ».

Thomas Clerc débute l’arpentage, son « inventaire détaillé », dans une litanie de chiffres qui trouent la prose, au point que les « un » n’apparaissent qu’en chiffre (1). Le lieu est « retraite », anywhere out of the world, « Thébaïde », un lieu ouvert à de rares visiteurs (mais on sonne, à chaque fin de fragment), appartement de « célibataire » (mais l’amie est évoquée, présente dans le souvenir et le désir — comme dans la trace que son talon a laissé sur un carreau de la SALLE DE BAINS, mais j’anticipe toujours). Litanie de dates, également, cet appartement habité depuis… le 11 septembre 2001 (mais acheté plus tôt, apprendra-t-on dans une autre pièce). Toutes sont privées et résonnent pourtant d’un poids collectif, jusqu’au soupçon. Thomas Clerc a promis d’être « aussi fidèle que possible », un « possible » qui ouvre à la fiction.

L’appartement est « musée », exposition de soi mais aussi d’œuvres, comme dans un marché aux puces surréaliste : Levé, deux photographies, décalées, mais aussi un Buffet (moment d’anthologie, où est démontré que l’on peut « culminer en bas »). Et ces traces plus subjectives, dans cette chemise qui consigne « la cartographie sociale de mon existence » (sorties, invitations…) avant de rejoindre les cartons à chaussures de LA CHAMBRE. Une esthétique de l’archive se met à jour, parallèle à ces bribes d’une vie, professionnelle (maître de conférences, critique, performeur…), sociale, intime, autoportrait en creux. La mise à nu est offerte au lecteur (visiteur autorisé) dont le cambrioleur est le négatif (intrus).

Dans l'entrée, cette photographie d’Édouard Levé
Dans l’entrée, cette photographie d’Édouard Levé « Thomas Clerc refuse le prix Goncourt », 1998, 35 cm X 18 cm, qui « me représente lors d’1 conférence à l’ambassade du Canada sur le thème du ratage » p. 40-41

Un meuble domine l’entrée, une armoire métallique grise à quatre tiroirs, dont Thomas Clerc va détailler le contenu, capharnaüm témoignant de sa « passion pour les monuments personnels » et « l’administration du souvenir ». Les tiroirs sont un bric à brac d’utile et d’obsolète, ode au zeugme et à l’oxymore, un fourre-tout qui permettra à l’écrivain de s’affirmer « post-conceptuel ». D’un discours de la méthode, on passe à la « loi de foucade », (dés)ordre nécessaire : « la littérature me touche parce qu’elle ne respecte rien », pas même les règles d’ordonnancement. Tant mieux.

Je ne vis pas dans 1 maison mais dans 1 appartement. 1 appartement contient des pièces qui contiennent des meubles qui contiennent des dossiers où gît la vie ; la vie n’est pas un simple annuaire d’objets privés. Le vif saisit le mort.

Retrouvez le premier article consacré à Intérieur, ici.