L’humanité inquiète

Parti-Pris Livre
Nous avons tous en tête l’image d’un enfant noyé. Nous entendons les réactions politiques, les mises en perspectives géopolitiques, regardons des reportages, certains s’engagent, aident, accueillent. D’autres se focalisent sur des questions de vocabulaire, migrants ? réfugiés ? D’autres encore tempêtent, voudraient fermer les frontières, au nom de ceux qui souffrent, déjà, ici. En mars 2015 paraissait Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? de Frédéric Boyer (P.O.L.). Il est bon parfois de relire. Tout était déjà .

C’est d’une « incertitude » que part le livre de Frédéric Boyer. Pour lui ces moments délicats, troubles, agités (l’inquiétude) sont ceux qui posent une question morale, « la morale ne signifiant pas le jugement mais cette forme particulière du dilemme qui appelle le courage des sentiments ». L’émotion saisit, suspend d’abord la possibilité de tout jugement. Mais elle est une étape vers un « sursaut » : reprendre le fil de la pensée, le mouvement de la vie. C’est « en nous risquant au-devant de l’événement, à la rencontre avec ce que nous n’attendions pas, que nos propres valeurs passeront l ‘épreuve de leur validité ».

boyerLe texte de Frédéric Boyer n’est pas une réaction à une date ou un événement ; c’est l’éloge de la mémoire non comme fixité mais champ à explorer, ouvert. C’est une réflexion sur l’identité comme possibles, une invitation à ne pas voir celui qui voudrait nous rejoindre comme « le nouveau venu de trop, la goutte qui ferait tout déborder, tout basculer ». C’est, pour considérer la page 36 du livre comme son centre névralgique, une invitation à en finir avec « la peur de disparaître » qui pollue tant de discours sur l’identité, les civilisations, la nation, le fantasme puant du « grand remplacement ».

Comment justifier que nos existences puissent se dérouler hors d’atteinte de la souffrance d’autrui et du prisme, même ambigu, de la compassion ?

L’acceptation de l’altérité — « l’autre ne peut tenir tout à fait dans nos seuls présupposés » — serait alors l’autre versant de cette morale, « la morale comme force d’ébranlement du monde reçu, de déplacement de ses représentations, la morale comme source d’interrogation, la morale comme culpabilité vive, comme insomnie. La morale qui exige que nous nous mettions en péril aux moments précis de notre ignorance, aux moments précis de notre peur diffuse ».

Frédéric Boyer, Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? P.O.L., 2015, 99 p., 9 € Lire un extrait en pdf

Prolonger : Trafiquants d’hommes, Encore sur Diacritik
Granta, The Refugee Crisis
La Croix : « La littérature, terre d’accueil« , dossier de Sabine Audrerie dans La Croix (avec un texte de Frédéric Boyer, « Migrants, mémoire du monde« )